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Cet article est issu du dossier «Pétrole et gaz : les majors relancent l’exploration»

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Pétrole : en Libye, des majors sur la réserve

Un homme devant une raffinerie à Ras Lanouf, en Libye, en 2011. © Kevin Frayer/AP/SIPA

Le chaos qu’a connu la Libye en 2013-2017 a fait chuter la production. Et le retour à une relative stabilité n’a pas rassuré les grands opérateurs internationaux.

Avec la hausse des cours et le tarissement programmé en novembre des exportations iraniennes, les hydrocarbures libyens – de grande qualité, faciles à extraire et géostratégiquement situés – suscitent l’intérêt des traders comme celui des producteurs.

Déjà sous-exploités avant la révolution de 2011 (1,65 million de barils par jour, b/j) en raison d’années d’embargo et de sanctions, les pétroliers libyens ont vu leur production s’effondrer sous les 400 000 b/j durant les années de chaos 2013-2017.

Retour de la stabilité…et des profits

Au cœur de l’échiquier politico-milicien, les zones de production, notamment celle du Croissant pétrolier, dans le centre du pays, sont à la fois un enjeu que se disputent les chefs de guerre et un moyen de pression pour les groupes locaux.

Mais, depuis septembre 2016, la prise de contrôle de cette zone par le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée Armée de libération nationale qui règne sur l’Est depuis Benghazi, a ramené une stabilité relative sur le marché libyen.

Au début de septembre, Mustapha Sanalla, le patron de la société d’État National Oil Company (NOC), a ainsi annoncé une hausse de 80 % des revenus pétroliers : soit 23 milliards de dollars, contre 13 milliards en 2017.

Opérateur majeur en Libye aux côtés de l’italien ENI, du français Total, de l’autrichien OMV et des américains Marathon et ConocoPhillips, l’espagnol Repsol s’est félicité d’avoir repris ses activités, au point mort entre 2013 et 2017. La relance a permis à la major d’annoncer, en février 2018, que ses activités upstream ont généré en 2017 des profits douze fois supérieurs à ceux de 2016, s’élevant à 632 millions d’euros.

« Depuis plus d’un an, la production, qui s’équilibre autour de 1 million de b/j, est certes très en deçà des capacités, mais plutôt satisfaisante compte tenu de la situation politique. L’attaque de juin sur le Croissant a toutefois confirmé le diagnostic d’instabilité chronique partagé dans les milieux internationaux », commente Francis Perrin, spécialiste du secteur, chercheur associé à l’OCP Policy Center (Rabat) et directeur de recherche à l’Iris (Paris).

La crise de juin-juillet a rappelé les risques qui pèsent sur le secteur en Libye. Le 14 juin, cette zone sous le contrôle du maréchal Haftar était attaquée par le chef de guerre Ibrahim Jadhran et ses « Gardes des installations pétrolières » (GIP). La production s’effondrait à nouveau.


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À la fin de 2017, le président de la NOC déclarait à Jeune Afrique : « Depuis 2011, la Libye a perdu 180 milliards de dollars à cause des milices. » Il n’a néanmoins fallu que cinq jours au maréchal Haftar pour reprendre le contrôle de la zone.

Mais il brouillait la donne politico-économique en décrétant que la branche orientale de la NOC procéderait elle-même à la commercialisation du pétrole des terminaux de l’Est, alors que les revenus étaient auparavant transmis au siège tripolitain, chez ses rivaux du Gouvernement d’union nationale, reconnu par la communauté internationale.

Le président américain, Donald Trump, s’étant fendu d’une lettre aux partis libyens, Haftar a restitué le 10 juillet la gestion des terminaux à la NOC Tripoli. « De toute façon, la fermeté des Nations unies et les pressions de l’Europe et des États-Unis, qui ne reconnaissent que la NOC Tripoli, empêchent toute entreprise, sauf quelques négociants peu scrupuleux, de signer avec Benghazi », rappelle Francis Perrin.

Le secteur parapétrolier

Face à tant d’incertitudes, les majors se tiennent sur la réserve. Les américains (ExxonMobil, ConocoPhilips, Marathon) ont réduit leur représentation au strict minimum, les européens (l’italien ENI, le français Total, l’autrichien OMV et l’espagnol Repsol) sont plus investis et, tout en restant circonspects, guettent les opportunités.

Total (31 000 b/j en 2017, contre 14 000 en 2016 et en 2015) a ainsi annoncé en mars le rachat des 16,33 % des parts détenues par Marathon dans le joint-venture Waha Oil Company, confirmant un repli américain. Mais la transaction n’a pas plu à Tripoli.

L’offshore reste, en Libye, le meilleur moyen d’échapper au risque sécuritaire

« La NOC a émis une objection à ce rachat, les discussions sont toujours en cours. La transaction pose des problèmes légaux, et la NOC avait, en 2012-2013, mené une étude qui estimait cette part à 800 millions d’euros, loin des 450 millions signés, commente en off le représentant libyen d’un parapétrolier européen à Tripoli. Ce qui est aussi préoccupant dans cette affaire, c’est l’absence de coordination entre la NOC et Waha, sa propre filiale. »

En Libye, le secteur parapétrolier, dont le service dans le temps est limité au chantier, est en ce moment plus porteur que les investissements dans l’appareil de production, qui demandent d’avoir des certitudes à long terme, rappelle la même source. Dans ce domaine, TechnipFMC (Londres) a raflé la mise en mai 2016, avec un contrat de plus de 1 demi-milliard de dollars pour développer le champ de gaz de Bahr Essalam, au large de Tripoli.

Potentiel gazier énorme

Un gigantesque cargo d’habitation a été acheminé pour loger les employés et minimiser les contacts avec la terre : l’offshore reste, en Libye, le meilleur moyen d’échapper au risque sécuritaire. À terre, les enlèvements pour rançons ou autres chantages se sont multipliés, et les entreprises ont appris à composer, financièrement, avec les groupes locaux pour garantir leur sécurité, indique un spécialiste de la sécurité en zone de crise qui assiste sur place des sociétés étrangères.

Les installations réalisées par Technip pour Mellitah Oil, joint-venture entre la NOC et ENI, sur le point d’être mises en service, illustrent un autre potentiel du marché libyen, son gaz, abondant en offshore, peu exploité et moins affecté que le secteur du pétrole par les soubresauts sécuritaires.

Avec 1 505 milliards de m3 de réserves prouvées, la Libye est au 23e rang mondial et au 6e rang africain, avec 14,3 millions de m3 commercialisés annuellement, dont elle n’exporte que le tiers (source : Opep 2017). Mais ses réserves pourraient être bien plus vastes, comme en témoigne la découverte, révélée par ENI en avril 2017, d’une importante poche de gaz et de condensats à 5 km de ses installations de Bahr Essalam.

Malgré ces signes positifs, l’insécurité entretient l’incertitude. Le 10 septembre, quelques jours après l’annonce optimiste du patron de la NOC, des hommes masqués ont attaqué son siège à la faveur d’un nouveau chaos milicien dans la capitale. Deux employés ont été tués, vingt-cinq ont été blessés. Le Wall Street Journal y a vu une cause majeure de la hausse de plus de 2 % des cours du brut le lendemain.

Prudents face au champ de bataille de Libye, les pétroliers gardent l’œil bien ouvert sur ses champs de pétrole et de gaz, attendant des jours meilleurs. Les élections présidentielle et législatives qu’exige la communauté internationale pour décembre les amèneront-elles ? Chez les géants des hydrocarbures, on voudrait y croire.


Un potentiel sous-exploité

Estimées par l’Opep à 48 milliards de barils, les réserves libyennes sont les premières d’Afrique. À la création de la NOC dans la foulée du coup d’État de Kadhafi, en 1969, la Libye produit 3 millions de b/j. Mais de nationalisations en embargo et en sanctions, les investissements chutent, ainsi que la production. Dans les années 2000, le retour en grâce de Kadhafi ramène les investisseurs.

En 2010, le président de la NOC annonce l’objectif de 3 millions de b/j pour 2015. Après sept années de crise, son successeur actuel annonce 2,2 millions de b/j pour 2022, un objectif qui appelle un investissement nécessaire de 18 milliards de dollars.

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