Diplomatie

Migrants : pourquoi le Maroc hausse le ton vis-à-vis de l’Union européenne

Réservé aux abonnés | | Par et
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 17h42
Des migrants subsahariens qui ont forcé la barrière de protection qui sépare Espagne et Maroc à Mellila, le 28 mars 2014.

Des migrants subsahariens qui ont forcé la barrière de protection qui sépare Espagne et Maroc à Mellila, le 28 mars 2014. © Santi Palacios/AP/SIPA

Redevenu un territoire de transit, le royaume veut convaincre l’Europe de prendre sa part dans le contrôle des flux migratoires.

Ratissage quotidien des forêts autour des enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla, déplacements de migrants subsahariens vers le sud du pays, tirs de sommation de la marine royale contre les go fast chargés de clandestins, démantèlement de réseaux internationaux de migration clandestine, négociations pour le rapatriement de mineurs clandestins… Depuis l’été, le Maroc multiplie les efforts pour faire figure de bon élève en matière de lutte contre l’immigration illégale.

Pays d’origine, de transit et de destination pour les populations migratoires, le royaume a vu cette dernière année ses frontières subir plus de pression en raison des dernières évolutions des cartes migratoires.

Le verrouillage des rives de la Méditerranée orientale (Turquie, Grèce) et la fermeture des ports italiens aux navires des ONG qui secourent les migrants en Méditerranée (en partance de Libye ou de Tunisie) font des côtes marocaines le point de départ privilégié vers l’Europe.


>>> À LIRE – [Tribune] L’Afrique ne peut plus rester indifférente à ses migrants


L’Espagne compte de nouveau le plus grand nombre de points d’entrées irrégulières en Europe : 42 000 arrivées y ont été enregistrées depuis le début de l’année, dont plus de 27 994 migrants depuis le Maroc, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Soit le double du nombre enregistré par la route migratoire libyenne vers l’Europe – 19 600 migrants seulement depuis le début 2018, soit une baisse de 80 % par rapport à l’année dernière.

Responsabilité commune

Un homme originaire d'Afrique sub-saharienne est aidé par une ONG au large de la Libye, en juin 2017.

Un homme originaire d'Afrique sub-saharienne est aidé par une ONG au large de la Libye, en juin 2017. © Emilio Morenatti/AP/SIPA

Depuis plusieurs mois, Rabat ne cesse d’adresser des messages à Bruxelles, où la question migratoire divise les 28 pays membres de l’Union européenne (UE). Et hausse parfois le ton : « On ne peut pas demander au Maroc son aide sur la question migratoire et dans la lutte contre le terrorisme tout en traitant le pays comme un objet […]. Sommes-nous un véritable partenaire ou juste un voisin dont on a peur ? » s’est interrogé, dans une interview au quotidien autrichien Die Presse, Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, qui plaide pour une relation de « confiance » et « d’égal à égal » en matière de gestion des flux migratoires. De son côté, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, affirme que « le Maroc ne peut pas supporter seul le poids de la lutte contre la migration illégale » et appelle au « renforcement du niveau d’interaction et de coopération entre les différents intervenants ».


>>> À LIRE – Migrants : le bras de fer Maroc-Espagne


Les responsables espagnols sont, par la force des choses, les plus sensibles au plaidoyer marocain. Au début du mois d’octobre, la secrétaire d’État espagnole aux Migrations, Consuelo Rumí Ibáñez, s’est rendue dans le royaume pour réitérer l’engagement de Madrid d’« être la voix du Maroc dans l’Union européenne ».

Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, et la chancelière allemande, Angela Merkel, ont d’ailleurs décidé d’augmenter les fonds d’aide européens au Maroc lors de leur rencontre l’été dernier en Andalousie. Quelques semaines auparavant, la Commission européenne avait approuvé trois nouveaux programmes relatifs à la gestion des frontières et à la migration en Afrique du Nord, pour un montant total de 90,5 millions d’euros, dont une grande partie destinée au Maroc, qui réclame des efforts supplémentaires.

Une aide de plus de 30 millions d’euros

Une embarcation de migrants dans la mer entre le Maroc et l'Espagne (photo d'illustration).

Une embarcation de migrants dans la mer entre le Maroc et l'Espagne (photo d'illustration). © Marcos Moreno/AP/SIPA

Responsables marocains et européens restent cependant évasifs quant aux montants des aides additionnelles dont devrait bénéficier le royaume. Les négociations avec le club des 28 semblent s’éterniser, d’autant que Rabat résiste à la pression de certains États européens qui veulent conditionner leur aide à la création de Centres d’accueil de migrants sur le sol marocain. « La création de ces centres n’est qu’une tentative d’externaliser le problème migratoire et ne constitue pas une solution », a réaffirmé Mustapha El Khalfi, porte-parole du gouvernement, à l’issue d’un Conseil des ministres, début septembre.


>>> À LIRE – Expulsions collectives de migrants : l’Espagne condamnée pour ses pratiques à Melilla


« Le Maroc entend exercer un contrôle souverain sur ses frontières, mais il est tout à fait légitime qu’il en appelle à la solidarité internationale pour gérer cette situation », abonde Jean-Paul Cavaliéri, représentant au Maroc du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Quoi qu’il en soit, le royaume n’aurait, pour le moment, pas encore vu la couleur de l’aide promise. Selon le quotidien espagnol El Pais, les contacts téléphoniques s’intensifient entre Madrid et les autorités européennes pour accélérer les procédures afin de débloquer une aide « dépassant les 30 millions d’euros pour répondre aux besoins matériels les plus immédiats ».

Et pour cause, le premier week-end d’octobre a été assez agité dans le détroit : les services de secours maritimes espagnols ont fait état du sauvetage de 1 181 personnes en Méditerranée, au moment où la marine royale portait assistance « à 31 embarcations en difficulté, transportant 615 candidats à la migration clandestine, qui ont été ramenés tous sains et saufs aux ports marocains ».

Économie de la sécurité aux frontières

Des migrants après leur sauvetage en Méditerranée par Proactiva Open Arms,  en mai 2018 au large de la Libye.

Des migrants après leur sauvetage en Méditerranée par Proactiva Open Arms, en mai 2018 au large de la Libye. © Felipe Dana/AP/SIPA

Pour Saïd Tbel, militant de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), « l’Espagne est ce que les Européens appellent un “premier pays d’entrée”. Comme l’Italie, elle a peur que le reste de l’Europe se montre peu solidaire avec elle ».

D’où un rapprochement avec le pays gardien de la frontière sud. Même son de cloche du côté d’Helena Maleno Garzón, militante espagnole de l’ONG Caminando Fronteras, résidant au Maroc, qui pointe « l’expansion d’une économie de la sécurité aux frontières ».

En juillet dernier, la société espagnole Indra a ouvert un nouveau bureau à Rabat. Ce géant européen de l’informatique équipe déjà la Guardia Civil espagnole en systèmes de surveillance des frontières.

Le volontarisme du royaume en matière de migration n’est plus à prouver. « Le Maroc affirme son statut de partenaire responsable, mais considère que la réponse au phénomène de migration devrait être basée sur le principe de la responsabilité partagée », affirme un diplomate espagnol.

Le royaume veut désormais se positionner comme le leader africain en la matière

La fermeté du Maroc dans le contrôle de ses frontières, notamment à travers les transferts musclés des migrants, lui vaut toutefois les critiques d’ONG. Certaines allant jusqu’à remettre en question la Stratégie nationale de l’immigration et de l’asile, lancée il y a cinq ans.

« La reconduite aux frontières, même involontaire, de migrants en situation irrégulière quand elle est effectuée dans le respect de la loi, reste une mesure légitime pour tout pays. C’est une manière aussi de protéger les migrants qui ont choisi de s’installer légalement dans le pays, mais aussi les exilés qui y trouvent refuge », explique le responsable de l’UNHCR, qui recense quelque 5 000 réfugiés au Maroc.

Les expulsions vers le Maroc d’étrangers non-marocains en situation irrégulière restent quant à elles rares. En octobre 2017, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait statué que l’Espagne avait bafoué les droits de deux migrants africains en les expulsant vers le Maroc, en dépit d’un accord bilatéral conclu il y a vingt-six ans par l’Espagne et le Maroc.

Le royaume, qui copréside le Forum mondial sur la migration et le développement, veut désormais se positionner comme le leader africain en la matière. Le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, finalisé lors de la dernière assemblée générale de l’ONU, sera formellement adopté à Marrakech, en décembre. Tout un symbole.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte