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Mines : Anglo American prend son temps pour quitter l’Afrique du Sud

Le groupe de Mark Cutifani a réalisé un chiffre d’affaires de 28,7 milliards de dollars en 2017. Ici, la mine de charbon de Isibonelo. © Philip Mostert/Anglo American

Il y a deux ans, le géant britannique évoquait la cession de la plupart de ses actifs dans la nation Arc-en-Ciel. La remontée des cours rend ces opérations délicates moins urgentes.

À la fin de 2016, Mark Cutifani, le patron du géant minier Anglo American (28,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2017), annonçait son intention de revendre ses filières sud-africaines du platine, du fer et du charbon. Interprétée comme un abandon par la compagnie de la nation Arc-en-Ciel – pourtant son berceau originel –, cette décision avait à l’époque suscité l’ire du gouvernement de Pretoria.

Le groupe ne comptait pas moins de trente-trois mines en exploitation en Afrique australe (dont trente en Afrique du Sud), trois projets en développement et une organisation logistique (des mines aux ports, en passant par les usines) sans équivalent chez les concurrents. Quant au siège régional de Johannesburg – jadis celui du groupe avant son déménagement à Londres, en 1998 –, il reste un centre de décision majeur pour Anglo American.

En février 2017, Cutifani, tentant de rassurer les autorités et ses salariés, avait précisé qu’il n’était pas question pour lui de brader ses actifs sud-africains, mais de les moderniser avant de les revendre « éventuellement » au bon moment, en fonction de la conjoncture. Deux ans plus tard, aucune cession ne s’est concrétisée.

Agir comme BHP Billiton ?

Les cours du charbon et du fer ont beaucoup remonté : début octobre 2018, leurs valeurs avaient augmenté, en deux ans, respectivement de 91 % et 24 % ; et les perspectives pour le platine se sont améliorées. Cutifani n’est donc plus autant sous la pression de ses actionnaires pour « scier la branche sud-africaine » sur laquelle est assise une partie de son groupe. Aucun repreneur n’a fait d’offre sérieuse pour des filières dont la valorisation par les marchés a, du fait de la progression des cours, été revue à la hausse.

Le joyau africain d’Anglo American, pour lequel les investisseurs seraient prêts à mettre beaucoup d’argent, n’est ni le charbon ni le fer ou le platine, mais le diamant, avec l’emblématique DeBeers, filiale d’Anglo American depuis 2012 présente en Afrique du Sud, au Botswana et en Namibie, dont la cession n’est, elle, clairement pas à l’ordre du jour. « Anglo American aurait dû faire comme son rival BHP Billiton il y a trois ans », estime un ancien cadre dirigeant de la compagnie, toujours actif dans le secteur minier en Afrique australe.

Le groupe australien s’était à l’époque séparé de la plupart de ses actifs dans l’aluminium, le manganèse, le nickel et le charbon dans l’hémisphère Sud en fondant South32, au sein duquel a été créé SA Energy Coal. Ce spin-off sud-africain rassemblant les actifs dans le charbon avait ensuite accueilli des investisseurs locaux dans son capital.

Si Anglo American en est toujours au même point aujourd’hui, c’est aussi que mettre en œuvre une telle sortie d’Afrique du Sud est une entreprise de longue haleine

Une entreprise coûteuse et sensible, tant politiquement que socialement

Si Anglo American en est toujours au même point aujourd’hui, c’est aussi que mettre en œuvre une telle sortie d’Afrique du Sud est une entreprise de longue haleine, coûteuse, d’une part, politiquement et socialement très sensible, d’autre part.

Pour rendre attractifs ces actifs, il faut investir énormément afin de mécaniser les mines souterraines – ce que la compagnie a commencé à faire, particulièrement dans le platine –, réduire les effectifs en négociant avec des syndicats puissants proches du pouvoir et obtenir l’approbation de l’opération par les autorités, qui veilleront dans le cadre du Black Economic Empowerment à renforcer le poids des actionnaires noirs dans le capital de la société. Tout cela n’est guère évident, même pour un fin connaisseur du pays tel que Mark Cutifani, qui a présidé la chambre des mines sud-africaines de 2012 à 2013.

Restent les spéculations autour d’une possible alliance entre les activités d’Anglo American en Afrique australe et celles, dans la même région, du minier anglo-indien Vedanta, propriété du milliardaire Anil Agarwal. Fin septembre 2017, cet autodidacte originaire de l’État du Bihar, dans le nord-est de l’Inde, qui a commencé dans le négoce de métal usagé, a surpris tout le monde en prenant, à Londres, 20 % du capital d’Anglo American.

Dans la foulée, en avril 2018, il a nommé son compatriote Srinivasan Venkatakrishnan, jusque-là patron du minier sud-­africain AngloGold Ashanti – jadis dans le giron d’Anglo American –, aux commandes de Vedanta. Agarwal s’est rendu plusieurs fois ces derniers mois à Johannesburg pour se faire davantage connaître des autorités et professionnels miniers… et tester cette idée d’allier les forces des deux compagnies minières.

Pour les observateurs, bien que devenu l’un des plus gros actionnaires d’Anglo American, Anil Agarwal aura du mal à parvenir à ses fins

Poursuivre l’optimisation des sites extractifs

Mais, pour les observateurs, bien que devenu l’un des plus gros actionnaires d’Anglo American, Anil Agarwal aura du mal à parvenir à ses fins. « Il lui sera difficile de convaincre le conseil d’administration du groupe de filialiser en une seule entité l’ensemble des filières du groupe en Afrique australe pour rendre une fusion possible. Et, surtout, il risque de ne pas avoir les moyens financiers pour réussir à constituer ce nouvel attelage », estime l’ancien cadre dirigeant d’Anglo American.

Pour ce dernier, la participation d’Anil Agarwal, achetée à crédit, devrait, du fait de l’échec probable de ce projet d’alliance, être revendue avec une substantielle plus-value. Cet échec stratégique lui permettrait de réaliser une belle opération financière – les cours d’Anglo American à Londres ont progressé de 48 % depuis septembre 2016 – et de s’investir pleinement dans la restructuration de Vedanta – dont l’essentiel des activités est en Inde  –, qu’il envisage de sortir de la cotation londonienne pour avoir les coudées franches.

En attendant une hypothétique alliance avec Vedanta ou un autre acteur minier, Mark Cutifani et ses équipes devront poursuivre leur stratégie d’optimisation de leurs sites extractifs. Et éviter de susciter la méfiance des autorités sud-africaines par des déclarations de cession trop précoces par rapport à leur faisabilité.


Relance de la division négoce

Depuis l’incursion du trader Glencore dans les mines, grâce à son acquisition de Xstrata en 2013, les frontières s’estompent de plus en plus entre les grands miniers et les négociants. Pour s’affranchir des intermédiaires, mieux connaître ses clients finaux et doper ses marges, Anglo American s’est doté en 2013 d’une nouvelle division dévolue à cette activité pour ses minerais les plus importants, essentiellement le fer, le cuivre et le platine.

En à peine cinq ans, le groupe de Mark Cutifani a réussi à vendre davantage de minerais qu’il n’en extrait, à travers cette nouvelle entité pilotée depuis Singapour. Ce qui a permis à Anglo American d’ajouter 400 millions de dollars à son résultat opérationnel en 2016.

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