Politique

[Tribune] Un héritage démocratique ambivalent

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Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris.

Paul Biya lors du sommet UA-UE, le 29 novembre 2017 à Abidjan © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

À l’indépendance, les pays africains francophones ont hérité de cette anomalie française qu’est l’hyperprésidentialisation. Au Cameroun, lors de la campagne électorale pour la présidentielle, des affiches de Paul Biya étaient visibles à tous les grands carrefours.

Dans le cadre de la campagne électorale pour la présidentielle du 7 octobre au Cameroun, des affiches de Paul Biya trônent à tous les grands carrefours. Avec seulement deux déplacements prévus à l’intérieur du pays – dont une première visite avortée en zone anglophone, en pleine crise –, ce sont les seuls actes de campagne pour ce candidat-président, qui a annoncé, par un simple tweet il y a trois mois, son intention de briguer un septième mandat.

Paul Biya n’a pris part à aucun débat, n’a tenu aucune conférence de presse… Et la traduction anglaise de son slogan de campagne, approximative – « La force de l’expérience » / « The force of experience » –, témoigne de l’insolente assurance d’un exécutif qui avance bille en tête. Tout cela résulte d’un travers politique majeur : la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, au Cameroun comme dans bon nombre de pays africains, notamment francophones. Et ils ont de qui tenir.

Dans Le Bon Gouvernement, Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, critique ainsi le recul progressif du pouvoir législatif au profit de l’exécutif dans les démocraties occidentales : « Nos régimes politiques peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement. C’est le grand hiatus qui nourrit le désenchantement et le désarroi contemporains. »

En France, en Angleterre et aux États-Unis, le pouvoir législatif était la figure de proue de la démocratie

Dès le XVIIe siècle, les Parlements ont constitué le socle de la démocratie. En France, en Angleterre et aux États-Unis, bien que de manière différente, le pouvoir législatif était la figure de proue de la démocratie. Les partis représentaient des instances de socialisation politique, les Parlements devenant leurs lieux de délibération. Des ruptures sont intervenues et ont conduit à la mutation progressive du pouvoir législatif vers le pouvoir exécutif.

Anomalie française

Ce recul du pouvoir législatif s’est notamment insinué entre les deux guerres mondiales, atteignant son paroxysme en France avec l’avènement de la Ve République et la Constitution de 1958, qui consacre le début de la sacralisation de l’exécutif autour de la figure du général de Gaulle.

À l’indépendance, les pays africains francophones ont hérité de cette anomalie française qu’est l’hyperprésidentialisation. Ainsi, les Parlements africains francophones ne sont jamais véritablement sortis du rôle, totalement contre-démocratique, de chambre d’enregistrement des desiderata des exécutifs. Si elle ne concerne pas directement le continent, l’analyse de Rosanvallon y trouve un écho retentissant du fait de ce fort déséquilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

Que l’on puisse devenir légalement président de la République en Afrique sans avoir jamais connu un seul mandat électif illustre cette prééminence de l’exécutif propre aux démocraties actuelles

Une conjonction de facteurs historiques et politiques, internes et externes, explique que les pays africains offrent aujourd’hui des exemples si spectaculaires d’hyperprésidentialisation. Que l’on puisse devenir légalement président de la République en Afrique sans avoir jamais connu un seul mandat électif, comme Abdou Diouf au Sénégal après la démission de Senghor ou Paul Biya au Cameroun en 1982 après la démission d’Ahidjo, illustre cette prééminence de l’exécutif propre aux démocraties actuelles.


>>> À LIRE – Cameroun : quand Ahmadou Ahidjo transmettait le pouvoir à Paul Biya


Les profils personnels n’apportent que des nuances à ce culte de la personnalité qui est lié intrinsèquement à la monarchisation de l’exécutif. Autre illustration de l’héritage ambivalent dont sont porteurs les pays de l’Afrique francophone, la crise de succession survenue, à la mort d’Houphouët-Boigny, entre le président de l’Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, successeur constitutionnel, et le Premier ministre, Alassane Ouattara.

Contre-pouvoir efficace

Au Royaume-Uni, et dans toutes les monarchies constitutionnelles européennes, à l’issue des élections législatives, le chef de l’exécutif, choisi au sein de la formation majoritaire, est élu par le Parlement. Il dirige le pays sous l’impulsion de l’instance législative dont il est l’émanation et qui constitue de fait un contre-pouvoir efficace.

Cet héritage donne aux pays anglophones africains une ressource historique qui, si elle n’empêche pas toujours les dérapages autoritaires des pouvoirs exécutifs, comme en Ouganda ou au Zimbabwe, offre un fort potentiel à l’intervention des contre-pouvoirs législatifs. Le Kenya a connu une annulation de l’élection d’un président sortant par la Cour suprême, un scénario peu probable dans les pays francophones tels qu’ils sont constitués à ce jour.

Sans nécessairement imiter l’Allemagne ou l’Italie, où le chef de l’état n’a qu’un rôle symbolique, il s’agit d’imaginer dès à présent une nouvelle révolution pour construire ce que Barack Obama stipulait lors de son discours du 11 juillet 2009 à Accra : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions. » Dans ce registre, la campagne électorale camerounaise en vue du scrutin présidentiel du 7 octobre médiatise des projets de candidats de l’opposition qui vont dans ce sens.

Il s’agit de réinventer les normes collégiales de gouvernement en Afrique auxquelles l’anthropologie politique a rendu justice

L’Afrique peut proposer un modèle démocratique syncrétique et moderne. Il n’est pas question d’imiter mais de s’inspirer tour à tour de l’Angleterre, terre de l’invention du parlementarisme, des États-Unis, avec leur fidèle contre-pouvoir du Congrès, et de s’éloigner de l’héritage français du « président-monarque », qui est une exception en Europe. Il s’agit de réinventer les normes collégiales de gouvernement en Afrique auxquelles l’anthropologie politique a rendu justice.

Balandier disait : « Je me souviens d’avoir affirmé – cela choquait ou laissait incrédule au début – que l’anthropologie politique, en identifiant les réalisations du politique dans l’histoire africaine, constatait une créativité qui était peut-être plus importante que celle de l’Occident. » Il ne s’agit donc pas de reculer, mais de féconder le futur démocratique de l’Afrique.

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