Diplomatie

[Tribune] Sahel : diplomatie religieuse tous azimuts

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Directeur du Timbuktu Institute

Une femme et ses enfants à Louri, au Tchad, le 1er novembre 2012 © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Au Sahel désormais, le facteur islamique est un levier de politique étrangère, et même les puissances occidentales ont fini par se convertir à la diplomatie religieuse.

Depuis plusieurs années maintenant, au Sahel, les logiques d’influence religieuse sont venues mitiger les logiques de puissance traditionnelle, n’en déplaise à ceux qui pensaient que leur supériorité militaire leur garantirait une hégémonie.

Ce constat n’est pas véritablement nouveau. Bien avant l’intensification de la crise sahélienne, à partir de 2012, l’implication des monarchies pétrolières dans le financement des ONG islamiques avait déjà alerté sur l’expansion d’un islam radical et sur les risques induits.

N’a-t-il pas fallu l’intervention du Croissant rouge qatari pour que les jihadistes autorisent les convois humanitaires à entrer dans Tombouctou ?

Depuis, l’influence de l’Arabie saoudite et du Qatar ne s’est jamais démentie, même au plus fort de la crise malienne. N’a-t-il pas fallu l’intervention du Croissant rouge qatari pour que les jihadistes autorisent les convois humanitaires à entrer dans Tombouctou ? Aujourd’hui, cette influence saoudienne sur les systèmes éducatifs des pays du Sahel – avec des bourses d’étude et l’implantation des universités de Say, au Niger, et du Sahel, à Bamako – nuit à la cohésion sociale.


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Le facteur islamique

Craignant une radicalisation rampante, le Maroc propose une formation des imams maliens, nigériens et tchadiens, promouvant un islam tolérant au Sahel. Alger, qui dispose de plusieurs cartes dans les affaires nord-maliennes, a eu tôt fait de riposter en mettant sur pied une Ligue des oulémas du Sahel recrutant de Dakar à N’Djamena en passant par Nouakchott, Niamey et jusqu’au Nigeria. L’une ou l’autre de ces initiatives a-t-elle permis de contrer l’influence de Riyad ? Difficile à dire.

Au Sénégal, dans la ville nouvelle de Diamniadio si chère au président Macky Sall, sept hectares viennent d’être octroyés à la construction d’une université régionale sous influence saoudienne par l’entremise du mouvement wahhabite Dârul Istiqâmah.

Le facteur islamique est un levier de politique étrangère et même les puissances occidentales ont fini par se convertir à la diplomatie religieuse

Au Sahel désormais, le facteur islamique est un levier de politique étrangère, et même les puissances occidentales ont fini par se convertir à la diplomatie religieuse. Paris l’a bien compris : en 2017, le président Emmanuel Macron a « réhabilité » l’Arabie saoudite sur le terrain sahélien en lui demandant son soutien financier pour le G5 Sahel (Riyad avait alors promis d’y contribuer à hauteur de 100 millions d’euros).

La laïcité en bandoulière, les ambassades de France dans la région organisent désormais des cérémonies de rupture du jeûne du ramadan, pendant que le Quai d’Orsay offre des bourses de théologie aux étudiants accueillis dans les universités françaises. L’Allemagne, qui a fini par sortir de sa timidité sahélienne en déployant plus de 650 soldats sous la bannière de la Minusma, a fait venir des chefs religieux au Bundestag pour parler de paix et de stabilité dès 2013. À Dakar, la médiasphère commente encore cette photo de l’ambassadeur des États-Unis et de son « mouton de l’Aïd » à l’approche de la Tabaski.

Quant au programme des Visiteurs internationaux du département d’État américain (IVLP), il s’ouvre de plus en plus aux responsables islamiques de la région, toutes tendances confondues. Même Israël, afin de contourner l’islamisation du conflit qui l’oppose à la Palestine et au monde arabe, approche des imams et des marabouts de la région, et les invite à Jérusalem pour promouvoir le dialogue interreligeux et la paix.

Quête de chance et de sens

Le cadre sahélien est ainsi marqué par les mutations d’un monde où circulent, sans frontières, des offres culturelles et spirituelles prenant leur revanche sur une sécularisation qui n’a pas affecté de la même manière les peuples du Sud et ceux du Nord.

Une région en crise où, en pleine angoisse existentielle, une jeunesse sans horizon est en quête de chance et de sens

Les migrations et la volatilité des intérêts et des enjeux ont réussi à repositionner le religieux au centre des stratégies et des compétitions dans une région en crise où, en pleine angoisse existentielle, une jeunesse sans horizon est en quête de chance et de sens. L’Occident est-il en train d’intégrer ce nouveau paradigme pour relativiser une modernité qui n’est pas forcément synonyme de sortie de la religion ?

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