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Cet article est issu du dossier «Algérie : ils y croient dur comme fer»

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Technologies

Algérie : cap sur l’empowerment

Les membres de la "inCommunity" algérienne. © DR InCommunity

La inCommunity se présente comme « une communauté de solutions où chacun apporte son savoir-faire, son expérience et son histoire ». Lancée en 2016, le projets prend de l'ampleur.

La terrasse du Lamaraz Arts Hôtel, en plein quartier de Kouba, est ces temps-ci le théâtre d’un drôle de ballet linguistique. Anglais, arabe, français rythment les afterworks de la inCommunity, rassemblement informel de professionnels du numérique, de la communication, de la culture et des métiers liés à la créativité. Ici, on disrupte, on parle peer-to-peer et leap frog. Les convives sont copywriter, PR manager, social media strategist…

La inCommunity ? Difficile à pitcher

« Des métiers qui sortent du cadre conventionnel et qui ne répondent pas à des normes, sourit Chams-Eddine Bezzitouni, 28 ans, à l’origine des rencontres. La inCommunity ? Difficile à pitcher. Disons que c’est une communauté de solutions où chacun apporte son savoir-faire, son expérience et son histoire pour la mettre au service des autres. » L’initiative prend son envol en 2016, quand des jeunes ultraconnectés décident de se rencontrer, « pour de vrai », autour d’un café à Alger.

Deux ans plus tard, la famille a ­considérablement grandi. Et se réunit plus régulièrement. S’y croisent jeunes pousses et hommes d’affaires chevronnés comme Hakim Soufi, PDG de la Compagnie internationale d’assurances et de réassurance (CIAR), qui investit dans des start-up algériennes. « Il faut donner de l’espoir et de la confiance. Envoyer le signal qu’il est possible d’approcher des gens avec des moyens, prêts à parier sur la jeunesse, explique Soufi. On n’a pas de pays de rechange, c’est ici qu’il faut développer ses compétences. » Et l’absence de cadre légal régissant les start-up n’est pas un frein : « Mon risque est tempéré. Les services proposés répondent à un besoin. Et le marché est vierge, donc ça ne peut que marcher ! »

Des compétences connectées

« Notre discours n’a rien d’identitaire, il est pragmatique, reprend Bezzitouni, qui se définit non pas comme optimiste mais comme réaliste. L’Algérie, c’est un marché de 40 millions de prospects. Seuls, nous n’aurions pas forcément eu accès à des décideurs. Ensemble, nous faisons la démonstration qu’il est possible aujourd’hui de parler à un ministre, à un CEO ou à un wali sans entrées préalables. » Sans contacts privilégiés avec le politique, le jeune homme a été repéré très vite par le ministère de l’Industrie, qui le charge dès 2016 de travailler sur un fonds d’amorçage pour les start-up. Bezzitouni est né à Alger. Il y a grandi, étudié et compte y faire carrière.

Comme Abdellah Malek, 28 ans, lui aussi membre de la inCommunity, qui a lancé à Alger à la fin de 2015 le premier incubateur de start-up : « En tant qu’entrepreneur, je ressentais un besoin. Celui de créer des passerelles entre des gens comme moi, des grands groupes, chefs d’entreprise, financiers, médias, universités et autorités locales. Comme je ne trouvais pas de réponse, je l’ai créée. Ainsi est né Sylabs. »


>>> À LIRE – Quand les jeunes entrepreneurs algériens se tournent vers l’Afrique


Sept start-up y sont actuellement installées, dont l’application VTC Yassir, toutes connectées au réseau continental AfriLabs. En plein centre d’Alger, le lieu organise rencontres, conférences et ateliers pratiques pour jeunes désireux de créer leur affaire. Une plateforme entrepreneuriale, en somme, pour fluidifier les allers-retours entre personnes complémentaires, de manière plus formelle cette fois que la inCommunity.

« Ailleurs, les start-up sont portées par des infrastructures et par le cadre juridico-fiscal, mais les talents manquent, explique Bezzitouni. En Algérie, c’est l’inverse ! » Lui travaille en ce moment sur un « hub d’innovation » où s’épanouirait la « création ». Le tout avec le soutien de Sami Agli, PDG du groupe du même nom, qui met à disposition un immeuble à Hydra et injecte des millions de dinars dans le projet. À terme, le duo nourrit l’ambition d’essaimer sur le territoire.

Cocréation

« Après la politique et l’économie, c’est aujourd’hui au tour de la technologie de fixer les termes du débat », assure Bezzitouni. Les institutionnels commencent à saisir cet enjeu. Le Forum des chefs d’entreprise (FCE), l’organisation patronale algérienne, lance bientôt son incubateur, fondé sur le principe de cocréation : les entreprises y exprimeront des besoins, et des start-up viendront y glaner des marchés. C’est le président du FCE, Ali Haddad, qui en a eu l’idée, confiée entre autres à Mohamed Skander, le président de la branche jeunes.

Ce dernier a tout abandonné en 2013 – dont une situation professionnelle confortable chez Ernst & Young, à Paris – pour repartir de zéro. Bravehill, le cabinet de conseil qu’il a créé à Alger il y a quatre ans, compte aujourd’hui vingt-cinq collaborateurs.

La nouvelle économie disrupte la maarifa, car la richesse n’est plus dans ce qui existe, mais dans ce qu’il reste à créer

L’étude conduite l’an dernier par Jil’FCE dans les 48 wilayas où elle est implantée démontre que 63 % des créateurs d’entreprise en Algérie aujourd’hui ne sont pas issus d’une famille d’entrepreneurs. « Le réseau familial ? Oui, des gens ont réussi par ce biais, concède Bezzitouni. Mais la nouvelle économie disrupte la maarifa, car la richesse n’est plus dans ce qui existe, mais dans ce qu’il reste à créer. Cela correspond à l’esprit du numérique, transversal par essence. Qui touche tous les métiers, toutes les filières, toutes les classes sociales, tous les âges. »

Abdellah Malek, membre du jury d’Injaz El Djazair, un concours régional pour accélérer la transformation de l’économie, constate quant à lui « une évolution énorme d’une année sur l’autre dans la qualité des projets présentés ».« C’est très rassurant », se félicite celui qui se fixe comme défi d’augmenter le nombre de « jeunes qui maîtrisent la technologie et l’entrepreneuriat » et « de renforcer encore la collaboration avec les institutionnels ».

Tous admettent des entraves – « quel pays n’en a pas ? », tempèrent-ils en chœur – et tous ont déjà connu l’échec… sans pour autant baisser les bras. « Comme si je me faisais larguer à chaque fois mais que je croyais encore à l’amour », résume Bezzitouni dans un éclat de rire.

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