Innovation

[Tribune] Innovation technologique : la révolution doit être africaine

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h40

Par  Jean-Michel Severino

Président d'Investisseurs & Partenaires (I&P)

Vue d’une page Internet mobile de l’opérateur télécoms marocain Inwi, le 29 mars 2014

Vue d'une page Internet mobile de l'opérateur télécoms marocain Inwi, le 29 mars 2014 © Hassan Ouazzani pour Jeune Afrique

Pour que l’innovation technologique soit un véritable facteur de changement sur le continent, il faut que les investisseurs internationaux ne soient pas les seuls bénéficiaires de la valeur créée par ce secteur, plaide Jean-Michel Severino, président d’Investisseurs et Partenaires. Une solution : « africaniser » cette révolution.

De plus en plus d’observateurs et d’acteurs de l’économie africaine s’entendent sur l’essor impressionnant des start-up, notamment celles développant des applications mobiles. Les chiffres et les études manquent pour qualifier et quantifier ce mouvement : restera-t-il anecdotique au regard de la croissance économique du continent ? Ou, au contraire, jouera-t-il un rôle important dans le nécessaire accroissement d’une productivité plombée par la détresse du secteur des infrastructures et menacée par l’endettement public croissant ?

Ce qui est clair, c’est que les initiatives, associées à la densification de la couverture en téléphonie mobile des territoires, tant en surface qu’en intensité (accès à la 3G, à la 4G…), se multiplient. Cette question de la couverture explique d’ailleurs en bonne partie l’avance de l’Afrique de l’Est dans ce domaine.


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On peut classer cette grande vague d’innovations en cinq catégories : celles qui créent des marchés (en rapprochant acheteurs et vendeurs, mais aussi employeurs et demandeurs d’emploi) ; celles qui offrent des informations destinées à une population précise (conseils santé, météo, comparateur de prix…) ; celles qui proposent des services (comme l’énergie, avec notamment le « pay as you go » ou la banque) ; celles qui connectent les diasporas et leurs proches restés au pays ; celles qui permettent d’accéder à des contenus (formation, éducation). Il faut enfin ajouter les initiatives purement technologiques, moins nombreuses mais fondamentales, comme les agrégateurs de moyens de paiement, par exemple.

Faisons confiance à la créativité africaine pour faire exploser ces cases et imaginer des plateformes totalement innovantes

Bien entendu, et de plus en plus, plusieurs catégories peuvent se croiser au sein d’un même projet. Ainsi, de nombreuses start-up cherchent à se valoriser aussi comme étant un réseau social. Beaucoup associent un système de paiement au service de contenu proprement dit, comme c’est le cas, de manière spectaculaire, dans l’énergie. Faisons cependant confiance à la créativité africaine pour faire exploser ces cases et imaginer des plateformes totalement innovantes, correspondant aux spécificités du continent, répondant par exemple à la déficience des services publics, ou prenant en compte l’étendue des territoires.

L’économie au sens large devrait être de plus en plus intensément affectée par ce phénomène, et la croissance devrait ainsi s’en trouver accélérée. Oui, mais dans quelle mesure ? Et avec quelle rapidité ? Au-delà des discours enthousiastes des commentateurs comme des gouvernements, deux questions restent en suspens : la mobilisation réelle des pays autour de cette vague d’innovations et l’ampleur des bénéfices que celle-ci suscitera.

La première question touche à la volonté effective des États de promouvoir les télécoms (mobile comme fixe). Ce secteur demeure en effet sous-performant : si on enregistre des progrès en la matière, la desserte mobile demeure très inégale et partielle, et la desserte fixe est notablement insuffisante. Le marché africain est excessivement balkanisé, et ses opérateurs sont trop taxés pour que la dynamique d’investissement soit optimale.

Assurément, le continent n’a pas encore trouvé le bon équilibre entre concurrence et niveau de marges des opérateurs, qui doivent être à la hauteur de l’effort fourni pour déployer les infrastructures. L’intégration des marchés, au moins sous-régionaux, doit être un objectif dans ce domaine encore plus qu’ailleurs. Par ailleurs, l’éducation au numérique est essentielle et doit être mise en place par les différents gouvernements.


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La seconde question concerne les acteurs de cette révolution eux-mêmes. Beaucoup d’équipes présentes en Afrique, et particulièrement dans l’Est, ne sont pas originaires du continent mais plutôt des États-Unis ou d’Europe. Elles sont souvent appuyées par des capitaux internationaux – et la Silicon Valley compte pour une grande part en la matière.

Si la diaspora africaine s’engage bel et bien sur ce terrain, que ses entrepreneurs proposent de plus en plus de projets, notamment rendus visibles par les concours de start-up, elle y reste minoritaire. Il faut dire que leurs promoteurs, qui sont souvent dénués de réseaux et ne participent pas de l’écosystème californien ou de la finance anglo-saxonne, peinent à accéder aux fonds d’investissement internationaux.

Bien entendu, les promoteurs étrangers doivent être les bienvenus en Afrique, leurs initiatives bénéficient au continent. Mais on peut regretter que seuls les investisseurs internationaux bénéficient de la valeur financière créée par les projets technologiques. On peut aussi craindre que les équipes qui ont lancé ces initiatives souhaitent majoritairement céder leurs start-up après quelques années d’activité au lieu de poursuivre leur développement et que les acheteurs soient pour l’essentiel des multinationales ou des grands fonds d’investissement.

Si l’on veut que ce secteur soit et reste africain, il est primordial que des efforts de politique publique supplémentaires soient fournis

Il est donc primordial, si l’on veut que ce secteur soit et reste réellement africain, que des efforts de politique publique supplémentaires soient fournis. Ceux-ci devront se concentrer sur la création de nouveaux projets (formation, incubateurs) ainsi que sur l’accès au capital-risque, avec des instruments africains adaptés à la petite taille des projets, à leur caractère très innovant et prenant en compte le fait qu’ils ont besoin de soutien à un stade de développement plus précoce que ceux des développeurs internationaux, qui bénéficient plus facilement d’appuis et de love money

Dans cet écosystème particulier, le rôle des opérateurs de télécoms nationaux est également fondamental. Leur intimité avec les développeurs d’application est d’ailleurs très grande, et leurs intérêts sont convergents. C’est un excellent terrain pour susciter des alliances public-privé nationales ou régionales, au bénéfice de la création d’entreprises.

Pour que la technologie soit proprement révolutionnaire, il faudra la rendre encore plus africaine

Enfin, dans un contexte où les fonds de pension africains sont faibles, les acteurs économiques et financiers privés du continent, et notamment les banques de développement telles que la BAD ou la BOAD pourraient repenser leur rôle pour permettre à des projets à succès arrivant dans leur phase de maturité de demeurer, au moins partiellement, africains, aussi bien du point de vue de leur capital que de leurs équipes. L’un et l’autre sont d’ailleurs liés.

La techno a un grand avenir. Elle est bien partie pour bouleverser l’économie du continent. Mais pour qu’elle soit proprement révolutionnaire, il faudra la rendre encore plus africaine. Et ce ne sera véritablement le cas que si les acteurs publics comme privés se mobilisent.

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