Arts

Arts : Madagascar, sous le signe du zébu

La bête à cornes s’invite dans les œuvres contemporaines de Malala Andrialavidrazana © Malala Andrialavidrazana

Une exposition du Musée du quai Branly propose un panorama de la création malgache. Nous y avons traqué l’animal emblématique de la Grande Île.

« Mais où sont les taureaux à la nuque étoilée / Dont le sang abondant doit arroser le sol ? / Où donc est la génisse à tes pas immolée ? / Je cherche vainement ton rouge parasol », écrivait le poète Jacques Rabemananjara dans son Ode à Ranavalona III (Œuvres complètes, Présence africaine).

Animal emblématique de l’« île aux syllabes de flamme », le zébu est omniprésent dans le quotidien des Malgaches depuis son importation par des peuples bantous, entre le VIIIe et le XIIIe siècle, via le canal du Mozam­bique.

Rien d’étonnant dès lors à ce qu’on le retrouve sous toutes les formes tout au long de l’exposition « Madagascar, arts de la Grande Île », qui se tient au Musée du quai Branly-Jacques Chirac (Paris) jusqu’au 1er janvier 2019. Les organisateurs ont même concocté un petit livret qui propose un « zoom sur ce drôle de bovin » et invite à visiter les lieux en cherchant, un peu partout dans la création malgache, les traces de l’animal.

Maître d’œuvre d’un parcours mêlant profane et sacré, art et artisanat, présent et passé, le commissaire Aurélien Gaborit invite lui aussi à garder en tête l’importance centrale de Bos taurus indicus, ce bovidé domestique que l’on dit descendre d’une sous-espèce indienne de l’aurochs et dont le nom commun, « zébu », viendrait du tibétain zeba, qualifiant la bosse touffue qu’il porte sur le dos.

« Je commence et je finis par là », explique Gaborit, qui a choisi d’exposer deux sculptures du plasticien contemporain Temandrota, où l’animal est représenté, au début et à la fin de l’exposition. « Celui qui possède un zébu a sa place sociale et son avenir assuré, indique Jérôme Ratsimbazafy, vétérinaire. Pour moi, c’est l’animal qui aide au travail des champs pour les labours. Il fait aussi partie de la fête, on lui fait piétiner les mottes de terre dans la rizière, et les jeunes hommes s’amusent en essayant de s’accrocher, avec leurs bras, autour de sa bosse. »

Le zébu accompagne toutes les étapes de la vie des Malgaches, de la naissance à la mort » précise Aurélien Gaborit

Aurélien Gaborit précise : « Le zébu accompagne toutes les étapes de la vie des Malgaches, de la naissance à la mort. » D’une salle à l’autre, il peut donc être ludique, mais aussi instructif, de chercher les deux cornes, la bosse, les poils ou le cuir de cette bête débonnaire qui sait, quand elle le veut, désarçonner les jeunes Betsileos qui tentent de tenir agrippés à son dos plus de trente secondes lors du traditionnel savika.

Remède ancestral

Le petit guide propose une liste des usages les plus terre à terre du zébu : « Sa bouse est utilisée pour la confection des murs de case, sa corne pour fabriquer des couteaux et des bijoux, son cuir pour faire des tambours, des chaussures et des sacs, ses os broyés en poudre sont la base d’un remède ancestral, son gras ajouté à de la cendre et de la chaux devient du savon… »

Les objets du quotidien rassemblés dans l’exposition témoignent de cette omniprésence qui inspire les artisans au jour le jour. Sculpté sur des boîtes en bois, tressé en fibre végétale, forgé en fer, utilisé comme motif sur une étoffe, le zébu est partout – vu de dessus, de face ou de profil. Certains objets sont particulièrement frappants, comme ce chapeau réalisé d’une pièce dans le cuir de la bosse ou comme cette coiffe magique rassemblant cinq touffes de poils et de petits crocodiles sculptés.

D’autres sont émouvants, comme les étonnantes sculptures baras d’Iakora : « Leurs yeux en font l’originalité : une fine frange de poils de zébu est incrustée dans le bois, imitant ainsi les cils, écrit Pauline Monginot dans le catalogue de l’exposition. Leur homogénéité tient au fait qu’elles sont toutes réalisées par Tongamana ou ses élèves, au point que leur histoire se confond avec celle de ce sculpteur, issu d’une famille de forgerons. » Enfin, d’autres objets aiguisent l’imagination et l’entraînent vers d’autres territoires, au-delà du monde visible.


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Ainsi, plusieurs couteaux sacrificiels à la lame effilée sont présentés côté à côte dans une vitrine. « Posséder un zébu ou, mieux, un troupeau de zébus est signe de réussite sociale, spécifie Aurélien Gaborit. Mais l’animal est aussi lié au monde invisible, il est sacrifié pour racheter une faute ou rendre hommage aux ancêtres. La bête devient sacrée à ce moment-là. Elle est en général égorgée par un homme, chef de famille, avec un couteau tranchant, plutôt dans la partie est, à l’extérieur de la maison. La viande est partagée entre tous, et des morceaux sont réservés aux ancêtres. »

Bien entendu, il existe une hiérarchie dans les zébus. « La robe compte énormément, ajoute Gaborit. Plus elle comporte de blanc, plus le prestige est grand. Mais les animaux entièrement noirs sont prestigieux aussi. » Aussi trouve-t-on dans l’exposition une porte en bois décorée et ornée en son centre d’une touffe de poils de zébu blanc et des manuscrits arabico-malgaches (en sorabe) recouverts de peau, blanche elle aussi. « Un bouclier blanc sera celui d’un chef », stipule Gaborit.

Avidité coloniale

En septembre 1895, la France instaure un protectorat sur Madagascar, qui devient, un an plus tard, une colonie. Les cultures malgaches résistent, comme elles le peuvent, à la mainmise française. Le zébu n’échappe pas à l’avidité coloniale. « La corne était très utilisée pendant la colonisation, selon le principe habituel de l’exploitation maximale des ressources, explique encore Gaborit. Comme les petits paniers en vannerie que l’on trouve aujourd’hui un peu partout, des ateliers d’art ont alors été créés pour réaliser des petits oiseaux en corne, des couverts, des manches de couteau, que l’on retrouvait ensuite dans de nombreux foyers de la métropole. Bien entendu, le zébu est aussi très présent dans l’art colonial qui se développe à ce moment-là. »

Au bout du parcours, le crâne des animaux sacrifiés se retrouve sur les aloalo, poteaux funéraires ornant les tombeaux des défunts

Au bout du parcours, qui est aussi la dernière étape de la vie terrestre, le crâne des animaux sacrifiés se retrouve sur les aloalo, poteaux funéraires ornant les tombeaux des défunts. L’exposition en présente plusieurs, en regard avec les sculptures contemporaines de Jean-Jacques Efiaimbelo (1925-2001) qui en reprennent de nombreux motifs en les transformant, dont celui du zébu.

Traditions fragiles

Après le décès, après l’enterrement, la cérémonie de retournement des morts (le famadihana) permet à ces derniers de rejoindre le monde des ancêtres. « À cette occasion, des familles dépensent parfois toutes leurs économies pour offrir un festin de zébus sacrifiés aux ancêtres », précise le petit guide distribué à l’entrée. Mais, pour l’artiste Malala Andrialavidrazana, qui reprend elle-même le thème du zébu dans l’une de ses œuvres récentes, toutes ces traditions autour de l’animal tendent à disparaître. Pour différentes raisons.

« Il y a d’abord une raison économique, dit-elle. Le mariage, ou le retournement des morts, cela coûte très cher. Pour un sacrifice, le prix du zébu n’est pas du tout le même, l’ombiasy [sorcier, guérisseur] va toujours essayer de t’embrouiller sur des questions de pelage pour que la famille dépense un maximum. Il faut ensuite payer des gens pour acheminer la ou les bêtes… Le coût du zébu est celui de la cérémonie, cela ne peut pas s’organiser en catimini. Lors d’un retournement, par exemple, il faut inviter toutes les personnes qui étaient en contact avec le défunt et les nourrir pendant au moins trois jours… »

Ravitoto

En outre, selon elle, la multiplication des « Églises et des sectes » contribuent à éroder certaines traditions. Gaborit, de son côté, insiste sur l’aspect économique : « La viande de zébu est très appréciée, le cours monte et atteint des sommets. Il existe notamment une forte demande de la Chine : le hamburger se développe de manière planétaire ! » Ici, pourtant, le burger n’est pas encore roi.

« Le plat de zébu le plus apprécié est le hena ritra, soutient Jérôme Ratsimbazafy. Mais le ravitoto, traditionnellement préparé avec du porc, est aussi très bon avec la viande persillée de la bosse du zébu… » « Une brochette de zébu, c’est une brochette de zébu », tranche Malala Andrialavidrazana avec gourmandise. Ceux qui ont déjà goûté aux masikita, brochettes agrémentées d’ail, de gingembre, de sauce soja et de piment, savent de quoi elle parle.


La mort en couleurs vives

Oubliez le bois terni par le soleil et raviné par la pluie, oubliez les crânes de zébu délavés par le temps : descendant d’une famille de sculpteurs, Jean-Jacques Efiaimbelo a redonné des couleurs aux aloalo, les poteaux funéraires traditionnels qui ornent les tombes des ancêtres.

Avec des scènes de la vie quotidienne vivifiées à l’acrylique – l’une d’elles représente notamment des gendarmes aux prises avec des voleurs de zébus –, l’artiste a su renouveler une pratique ancienne et attirer le regard de collectionneurs européens.

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