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Cet article est issu du dossier «Algérie : ils y croient dur comme fer»

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Politique

Algérie : des artistes qui réinventent le récit national

Sofia Djama, réalisatrice algérienne, en décembre 2017 © Capture d’écran Youtube/TV5MONDE

Le public connaissait L’Algérie vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand. Ahmed Aït Issad, qui voue un amour inconditionnel à son pays, a, lui, souhaité raconter « l’Algérie vue d’en bas ».

Depuis 2014, il arpente les rues d’Alger, où il vit, smartphone à la main, pour capturer le quotidien des habitants de la ville. « J’ai souhaité montrer l’Algérie d’aujourd’hui sous toutes ses facettes, belle ou moche, les quartiers cachés et surtout l’Algérien, presque absent du documentaire d’Arthus-Bertrand », explique le jeune homme de 36 ans, qui rêve de faire découvrir à sa communauté – 65 000 personnes sur Facebook et Instagram – les 48 wilayas. Des images pour sortir des clichés.Ahmed est issu d’une génération qui veut réinventer le récit national.

Comme Adlene Meddi, journaliste de 43 ans, qui a choisi de revenir sur la décennie noire dans son dernier roman, 1994. L’intrigue se déroule dans la ville d’El-Harrach, où il a grandi. « À l’époque, j’avais moins de 20 ans, se souvient l’auteur. Cette période a conditionné mon ­engagement politique et mon travail. J’ai voulu rendre compte de la façon dont nous avons vécu le terrorisme individuellement : le lycéen, le flic, l’enseignante. »

Ce n’est que récemment que je me suis senti prêt à évoquer ce conflit de manière plus apaisée » concède Meddi

Si les récits sur la guerre d’indépendance foisonnent, notamment dans les ouvrages scolaires et les mémoires de moudjahidine, la période post-1988 est plus ­rarement abordée. « C’est vrai pour le discours officiel, mais ces années sont très souvent évoquées par les Algériens », nuance Meddi, pour qui l’absence de version officielle des faits et la douleur encore vive chez les Algériens expliquent le non-dit. « Moi-même, ce n’est que récemment que je me suis senti prêt à évoquer ce conflit de manière plus apaisée », concède-t-il.

Le cinéma algérien s’intéresse lui aussi, de plus en plus, à cette période. Le nombre de productions de courts- et de longs-métrages explose. « Il nous a fallu du temps pour en parler, confirme Amina Castaing, productrice associée chez Bang Bang. D’abord parce que ce sont des souvenirs douloureux, mais aussi parce que le sujet du terrorisme est très difficile à traiter. » Renouveler le récit national est « nécessaire » : « Nous avions essayé d’enterrer ce sombre épisode, mais nous devons le raconter pour guérir nos plaies. »

Travail d’archives

Comme Aït Issad, Amina s’attache à montrer une autre Algérie, « plus ouverte, moins ancrée dans les traditions », comme dans Les Bienheureux, film réalisé par Sofia Djama. Pour lequel elle vient d’obtenir un visa d’exploitation en vue d’une sortie en salle en octobre. « J’ai été la première surprise de cette réponse favorable des autorités, surtout après les récentes interdictions », confie la productrice. Plusieurs cinéastes viennent en effet de publier une tribune dénonçant la « censure » et « les limites à la liberté d’expression ».

Des obstacles réels mais pas insurmontables, pour Meddi, tant que l’auteur occupe les espaces de liberté laissés vacants par l’absence de récit officiel : « La frontière entre censure et liberté de création n’est jamais figée. Est-ce que j’ai des difficultés à m’exprimer en Algérie ? Oui, je ne suis pas invité dans les écoles, par exemple. Mais je rencontre des lecteurs, je parle librement de politique, de littérature, de sexualité et de poésie. »

Sacrifice

Ahmed Aït Issad et Adlene Meddi ont tout sacrifié pour porter leurs projets. Le premier, consultant en marketing digital, a quitté son emploi pour devenir indépendant et s’investir davantage dans la photographie. Il prépare d’ailleurs une quatrième exposition, à Paris. Adlene Meddi, ancien rédacteur en chef à El Watan, consacre de plus en plus de temps à son métier d’écrivain.

Je suis ­revenue sans trop savoir dans quoi je ­m’embarquais. J’ai redécouvert mon pays

Quant à Amina Castaing, son choix fut plus radical. La native d’Alger a plaqué Montréal, où elle vivait depuis dix-sept ans, pour créer son entreprise de production audiovisuelle dans la capitale. « Je suis ­revenue sans trop savoir dans quoi je ­m’embarquais, reconnaît-elle. J’ai redécouvert mon pays. Un pays magnifique qui offre plein de possibilités. » À 35 ans, Amina s’est lancé un défi de taille : encourager les productions étrangères à venir tourner en Algérie. « J’essaie, à mon échelle, d’équilibrer l’écho négatif qu’il y a à l’international. »

Ambassadeur

Aït Issad se fait aussi l’ambassadeur de son pays. Il reçoit régulièrement des ­messages de la diaspora, reconnaissante de pouvoir découvrir le pays au fil de ses pages. Mais c’est à l’intérieur qu’il veut convaincre : « L’Algérien a de grandes qualités, comme la générosité et la combativité, mais il est parfois trop fataliste. J’essaie de changer les choses. »

Sa dernière idée : le hashtag #SamediDelArt. « Je pousse les gens à partager leurs sorties culturelles sur Instagram. L’art adoucit les esprits et peut faire évoluer les mentalités », plaide le photographe. L’artiste cherche aussi à effectuer un travail d’archives : « Quand je croise les vendeurs de cartes postales à Alger-Centre, je pense aux générations futures, qui pourront, je l’espère, à leur tour découvrir toute une époque, grâce à mon travail. »

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