Politique

[Édito] L’effet Abiy

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed (à droite), aux côtés du président érythréen Isaias Afwerki, le 15 juillet 2018 à Addis-Abeba. © Mulugeta Ayene/AP/SIPA

L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en Éthiopie, en mars, a bouleversé les grands équilibres qui régissaient jusqu’ici la Corne de l’Afrique. Une véritable révolution de velours.

Dans une Corne de l’Afrique à la géologie tourmentée, les dynamiques à l’œuvre depuis six mois relèvent de ce que les scientifiques appellent la tectonique des plaques. Il suffit que le noyau central se mette en mouvement pour que les blocs adjacents se déplacent à leur tour.

Cette plaque majeure, c’est l’Éthiopie, en plein processus de perestroïka depuis l’arrivée au pouvoir, le 27 mars 2018, d’un Premier ministre de 42 ans, Abiy Ahmed. Ce jeune lieutenant-colonel oromo – l’ethnie majoritaire parmi les quatre-vingts que compte l’Éthiopie –, spécialiste en cybersécurité, formé aux États-Unis et en Grande-Bretagne, chrétien protestant fils de musulman, est aujourd’hui le leader africain le plus attentivement suivi par la communauté internationale.

Ce qu’il a entrepris est à la fois digne d’éloges et terriblement risqué

Ce qu’il a entrepris – réformer de l’intérieur l’un des pays clés du continent, 105 millions d’habitants, que son prédécesseur Hailemariam Desalegn avait mené à deux doigts de l’implosion – est en effet à la fois digne d’éloges et terriblement risqué. « Le jour où il y aura des élections démocratiques en Éthiopie, je crois que j’aurai rempli ma mission, confiait-il récemment. Je ne suis pas les négus, je ne m’éterniserai pas au pouvoir. »


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Si ces mots séduisent d’autant plus l’élite intellectuelle et économique qu’ils s’accompagnent de mesures concrètes (retour des opposants exilés, libération de centaines de détenus, ouverture du paysage médiatique…), ce qu’ils impliquent, en revanche, suscite autant de résistances que d’espérances.

Au sein de l’appareil sécuritaire et du parti au pouvoir, toujours dominé par les Tigréens (6 % de la population), c’est peu dire que l’expérience menée par Abiy Ahmed inquiète. En desserrant l’étau qui corsetait la vie politique, le nouveau Premier ministre a libéré une myriade de frustrations et de revendications que ses adversaires, dont les positions de pouvoir sont directement menacées, tentent d’exploiter contre lui.

Les violences ethniques de ces dernières semaines trouvent là, en partie, leur origine. De la façon dont il saura les gérer démocratiquement, tout en maintenant l’autorité de l’État central sur les neuf régions, dépendra l’avenir d’Abiy Ahmed – le mauvais scénario étant celui où il jouerait le rôle d’un Gorbatchev éthiopien.

Si l’homme pressé d’Addis attire autant l’attention – et les encouragements – de Washington à Pékin en passant par les capitales européennes, c’est aussi parce qu’il fait bouger ses voisins. À commencer par l’Érythrée : en tendant la main à Issayas Afeworki, à la tête d’un pays en apnée depuis la guerre absurde de 1998, Abiy Ahmed oblige le maître d’Asmara à évoluer à son tour.

Privé de l’état de belligérance avec l’Éthiopie, cet ingénieur, héros de la lutte pour l’indépendance, passé par le maoïsme et un moment célébré par Bill Clinton comme l’archétype du « nouveau leader » africain avant de sombrer dans l’autocratie, n’a plus guère de prétextes pour maintenir son pays sous les verrous.

Déjà, les premiers effets de l’accord de paix conclu avec l’Éthiopie se font sentir : libération de prisonniers, réforme en cours du service national à durée indéterminée, évocation de la tenue d’élections générales (les premières depuis l’indépendance), campagne d’image pour louer la « destination Érythrée » à l’intention des touristes et des investisseurs, réconciliation avec la Somalie sous la houlette saoudienne… Pour un régime habitué à vivre en autarcie – et qui espère faire lever, d’ici à la fin de cette année, les sanctions onusiennes –, cette brusque accélération de l’Histoire est plus une contrainte qu’une opportunité. Il ne l’a pas voulue, elle lui a été en quelque sorte imposée et, même s’il compte la contrôler, rien ne prouve qu’elle ne l’emportera pas.

Troisième pièce du puzzle régional, enfin (la Somalie demeurant un ersatz d’État à souveraineté limitée), la petite République de Djibouti est elle aussi soumise à la dérive des plaques. La poignée de mains entre Ismaïl Omar Guelleh (IOG) et Issayas Afeworki, le 17 septembre, à Djeddah, est une conséquence directe de celle échangée deux mois plus tôt entre le second et Abiy Ahmed.

Les présidents djiboutien et érythréen ne se parlaient plus depuis dix ans, les voici désormais portés sur l’autel de la cohabitation par le vent venu des hauts plateaux éthiopiens. Expert dans l’art de naviguer entre des grands voisins qui ont longtemps dénié à son pays le droit à l’existence, IOG a certes bien des raisons de se féliciter d’un environnement enfin apaisé. Mais aussi quelques motifs de s’en inquiéter : Djibouti va devoir faire face à la concurrence du port érythréen de Massawa pour capter la manne du trafic d’import-export éthiopien. À tout le moins – et à condition qu’Abiy Ahmed réussisse sa révolution de velours –, cette compétition-là sera pacifique.

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