Société

[Tribune] Clash Sy-Zemmour, une insulte à l’intelligence

Par

Ecrivain. Auteur de La Cale (Prix Stéphane-Hessel), Terre Ceinte, Silence du Choeur (prix Ahmadou-Kourouma, Grand prix du roman métis3).

Hapsatou Sy s'exprimant sur Facebook dans une vidéo en réponse aux insultes d'Éric Zemmour. © DR / Capture d'écran

Au-delà du fond de la polémique opposant Hapsatou Sy à Éric Zemmour, Mohamed Mbougar Sarr insiste sur ce que l'affaire révèle des mécanismes à la télévision et de l'impossibilité d'y faire vivre des débats complexes.

Faut-il continuer de parler de la polémique opposant Hapsatou Sy à Éric Zemmour, en sachant que le buzz se nourrit des innombrables commentaires qu’il suscite ? Je crois – hélas ! – que oui. Moins pour revenir sur le prétexte de la polémique – cette ridicule histoire de prénoms – que sur sa mécanique.

Voilà en effet deux personnages publics que la télévision a fait connaître des masses. Ils n’ignorent rien de l’implacable horlogerie des plateaux, de la violence qui y règne et qu’ils ont, au cours de leurs expériences cathodiques, subie, parfois infligée, et peut-être souvent recherchée (Zemmour particulièrement).

Deux regards opposés sur le sens de l’immigration. Deux France, peut-être

Voilà, surtout, les représentants des deux bords d’une fracture idéologique irréconciliable, en apparence, sur la question de l’immigration en France. D’une part, l’obsession de la « doulce France éternelle », judéo-chrétienne, République pure qui intègre par dilution. De l’autre, un symbole du multiculturalisme, revendiquant une appartenance de droit à la République sans devoir opérer une dissolution de ses origines.

Penser ? Trop ennuyeux. Il doit y avoir du sang et des larmes

Deux enfants d’immigrés. Deux regards opposés sur le sens de l’immigration. Deux France, peut-être. Des positions en apparence figées, portées par des catégories-types avec une majuscule, dont l’antagonisme semble – et semble seulement – tout aussi net : le Réactionnaire contre l’Antiraciste, le Blanc contre la Noire, le Mâle blanc hétéro contre la jeune Racisée, le Juif contre la Musulmane (de culture du moins). Le Mal contre le Bien ? Nul ne se soucie de nuances, de questions de fond. Les rôles sont trop bien définis. Penser ? Trop ennuyeux. Il doit y avoir du sang et des larmes. C’est tout ce qui compte.

Télé spectacle

Les deux acteurs arrivent et, ô surprise, jouent le rôle qu’on attend d’eux. L’un récite sa vulgate. L’autre s’indigne, répond. Tout se passe comme prévu. Le biais idéologique l’emporte. Ardisson, le présentateur, ricane. Chacun dans le public choisit son camp. La bataille fait rage. Hapsatou Sy, bien sûr, la perd.

Elle n’a rien de l’idéologue professionnel qu’est Zemmour, lequel déploie son arsenal habituel, fait de mauvaise foi, d’approximations habilement masquées, de rhétorique provocatrice et de convictions saupoudrées de grandes références. On est à la télé : ça fait donc mouche. Acta est fabula.

La télévision, comme incarnation ultime du Spectacle, tend à devenir une grande machine à caricaturer les idées et les Hommes, souvent avec leur concours inconscient ou volontaire. Il faudra de moins en moins s’attendre à ce qu’elle offre des débats complexes sur des questions qui le sont infiniment plus.

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