Elections

Élections en Mauritanie : Aziz fait coup double

Des militants de l’UPR durant la campagne, à Alek, pour les élections législatives et locales de 2018. © Watt/ami

Le parti présidentiel rafle la majorité des sièges à l’Assemblée devant les islamistes de Tawassoul, neutralisant ainsi l’opposition historique.

La scène politique mauritanienne vit-elle la fin d’une époque ? Les opposants historiques Messaoud Ould Boulkheir et Ahmed Ould Daddah ont été relégués au rôle de figurants à l’issue du second tour des élections législatives et locales, le 15 septembre.

Le parti « à référentiel islamique » Tawassoul (« liaison »), présidé par Mohamed Mahmoud Ould Seyidi, a, lui, confirmé son rang. Avec 14 députés sur 157, il est devenu la première force d’opposition, même s’il perd deux sièges par rapport aux dernières législatives, en 2013.

À l’époque, la quasi-totalité de l’opposition avait boycotté les scrutins. Ce qui n’a pas été le cas cette fois. Tawassoul a également remporté deux mairies à Nouakchott, dans les quartiers populaires d’Araffat et de Toujounine – un recours a été déposé à El Mina. Son ex-président, Jemil Ould Mansour, est, lui, élu conseiller régional de la capitale.

Coudées franches

Sans surprise, le parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR), a raflé 89 sièges à l’Assemblée nationale et la présidence des 13 wilayas (régions). Avec l’appui des partis alliés, le président Mohamed Ould Abdelaziz, dont le deuxième mandat expire en 2019, a désormais les coudées franches pour faire voter ses réformes. Voire remanier une Constitution qui lui interdit de briguer un troisième mandat, ce qu’il se défend de vouloir faire. Aziz avait lui-même appelé de ses vœux l’élection d’une confortable majorité. Surtout, ce duel avec Tawassoul, le chef de l’État l’a lui-même provoqué.

Jusqu’ici, l’homme ne s’était jamais personnellement impliqué dans des élections législatives et locales. « Cette fois, il a été à la fois le porte-parole, le directeur de campagne et le trésorier de l’UPR », résume Moussa Ould Hamed, patron de l’hebdomadaire Biladi.



Fidèle à lui-même, Aziz a pris cette décision sans en informer au préalable chacun de ses collaborateurs. Dès le mois d’août, le président avait entamé une tournée dans le pays, appelant la population, dans chacun de ses discours, à voter massivement pour la majorité présidentielle.

Fin stratège, Aziz n’a cessé de désigner un ennemi, les islamistes, à qui il est reproché tous les maux

Assurant qu’il doit demeurer à la tête de la Mauritanie et que le système qu’il a mis en place doit se perpétuer, il entretient le flou sur ses intentions et laisse planer le doute quant à l’interprétation de ses propos, alors qu’il s’est engagé à plusieurs reprises à ne pas briguer de troisième mandat en 2019. « Je me conforme à la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels », déclarait-il à JA en février.

Fin stratège, Aziz n’a surtout cessé de désigner un ennemi, les islamistes, à qui il est reproché tous les maux, du déni de démocratie à l’obscurantisme. L’idée est claire : c’est lui ou Tawassoul. « Le pouvoir a présenté notre parti comme étant dangereux, extrémiste et terroriste ! sourit Jemil Ould Mansour. L’élection a été très disputée à Nouakchott, à Nouadhibou et à Zouerate. C’est pourquoi il a cherché à terroriser les Mauritaniens pour les influencer. »

AMI pour J.A.

Le message est martelé même après les élections, comme le 20 septembre, à Nouakchott, lors d’une conférence de presse. « Quand les islamistes perdent les élections, ils prennent une kalachnikov », lance alors Aziz, ­fustigeant « l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques » et « l’entrée à l’Assemblée d’extrémistes et de racistes ». « La Mauritanie a raison d’avoir peur des islamistes, qui viennent dicter à notre société traditionnelle ce qui est bien ou mal, glisse un proche du chef de l’État. Alors que 98 partis ont participé aux dernières élections, Tawassoul n’a perdu que deux sièges de député. Cela veut dire qu’ils ont déjà aspiré une grande partie de l’opposition. »

Entre le marteau et l’enclume

Mohamed Ould Abdelaziz, lui, fait coup double : les alliés de l’UPR acceptent l’hégémonie de ce parti, tandis que l’opposition traditionnelle est quasi réduite au silence. Au second tour, celle-ci s’est retrouvée dos au mur. Confrontée au même dilemme que le 1,4 million d’électeurs : Aziz ou Tawassoul. Élu député, le patron de l’Alliance populaire progressiste (APP), Messaoud Ould Boulkheir, a appelé à voter pour le candidat UPR face à son vieux rival, Ahmed Ould Daddah, président du Rassemblement des forces démocratiques (RFD), et, surtout, contre les islamistes, à qui il reproche depuis toujours leur complaisance par rapport à l’esclavage.


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Le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU), la plateforme de l’opposition dite radicale, a en revanche soutenu Tawassoul. « Les démocrates sont entre le marteau et l’enclume, assure Hacen Ould Lebatt, spécialiste des réseaux jihadistes dans le Sahel. Quel que soit leur choix, ils sont condamnés. Si l’un d’eux soutient les militaires, il est traité de vendu, mais s’il soutient les islamistes, on lui reproche d’avoir trahi son discours. »

Enrayer leur influence

Premier parti de la mouvance islamiste autorisé en Mauritanie en août 2007, Tawassoul, qui se dit attaché à la démocratie et à la justice sociale, s’est méthodiquement implanté dans chacune des 53 moughataa (« départements ») du pays.

Le pouvoir, qui craint notamment l’infiltration de l’armée par les islamistes, s’attelle déjà à tenter d’enrayer leur influence

« S’il y avait un doute sur le fait qu’ils portent le discours traditionnel des Frères musulmans, il n’y en a plus après ces élections, précise un membre du premier cercle présidentiel. Via un système d’assistanat très verrouillé, ils ont totalement investi le terrain social pour en recueillir les avantages politiques. En outre, ils fonctionnent comme la confrérie. Leur vrai leader, Jemil Ould Mansour, n’est pas le chef officiel, et leur guide spirituel, l’imam Mokhtar el-Hacen Ould Dedew, n’est pas membre du parti. » Celui-ci, qui a appelé à voter pour Tawassoul, faciliterait l’octroi de contributions financières par des pays du Golfe. Une allégation réfutée par Ould Mansour, qui se défend à grands cris d’appartenir aux Frères musulmans.

Le pouvoir, qui craint notamment l’infiltration de l’armée par les islamistes, comme en 2003, s’attelle déjà à tenter d’enrayer leur influence. Le 24 septembre, le centre de formation des oulémas d’Ould Dedew a été fermé par la police sans raison officielle. L’imam avait prononcé un prêche très virulent envers Aziz le 21 septembre, alors que les dignitaires religieux doivent en principe rester neutres. « Nous condamnons la fermeture de ce centre, mais nous ne sommes pas concernés directement, la plupart des membres n’étant pas issus de Tawassoul », se justifie Ould Mansour.


Casse-tête électoral

Les 1er et 15 septembre, les Mauritaniens ont voté à différentes échelles : législatives, municipales et régionales. Difficile de s’y retrouver tant les modes de scrutin diffèrent… Après la suppression du Sénat en 2017, six nouvelles régions ont été créées : des conseillers régionaux et des présidents de région ont donc été élus pour la première fois.

Pour les législatives, le pays a été découpé en plusieurs circonscriptions électorales, chacune ayant un nombre de députés proportionnel à l’importance de sa population. Seules les circonscriptions de plus de 120 000 habitants ont 4 sièges, à l’exception de Nouakchott, qui en a 18. Il convient d’ajouter 60 sièges pour la liste nationale des femmes, la liste nationale mixte et la liste de Nouakchott. Dans les villes à un ou deux sièges, le mode de scrutin est uninominal à deux tours – ou un tour si une liste totalise 50 % plus une voix. Toutes les autres circonscriptions sont soumises au mode plurinominal direct à un seul tour. Au total, 157 députés ont été élus, dont 87 à la proportionnelle.

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