Arts

Defustel Ndjoko : dans les chaussettes du pape

Defustel Ndjoko a un objectif : maîtriser l’art de l’élégance. © Alexandre Gouzou pour JA

En une dizaine d’années, le Camerounais Defustel Ndjoko s’est imposé comme l’égérie de grandes marques italiennes et porte du Gammarelli, comme ces messieurs du Vatican.

Installé dans la boutique parisienne Mes chaussettes rouges, le classieux Defustel Ndjoko n’a plus grand-chose à voir avec un vendeur ambulant du marché de Yaoundé. D’une grande élégance, le voilà disposé à raconter son parcours au sein de l’un des temples de la chaussette de luxe dont il est aujourd’hui l’égérie.

Sans se faire prier, il présente d’ailleurs une paire rouge signée Gammarelli, maison italienne qui habille ces messieurs du Vatican. Pas de doute, Defustel Ndjoko porte les chaussettes du pape !

Au service de la mode italienne

Né à Baham, village de l’ouest du Cameroun, ce Bamiléké de 44 ans a vite quitté le cocon familial pour s’aventurer dans le monde du travail, à Yaoundé. « Je suis parti parce que ma famille n’avait plus les moyens de me financer mes études, après l’obtention de mon brevet », avance-t-il sur un ton précautionneux.

On le croyait pourtant rodé à l’exercice de l’interview. En 2016, l’un des suppléments mode de l’édition milanaise du quotidien Corriere della Sera lui consacrait sa une. Mieux encore, en juin 2017, il faisait la couverture de l’édition italienne du magazine The Players. Titre : « Defustel Ndjoko, une icône au service de la mode italienne ».

Comment ce Camerounais émigré à Bruxelles, où il vit depuis l’âge de 24 ans, et qui ne parle pas un mot d’italien en est-il arrivé là ? Dès sa venue en Belgique, il travaille. D’abord gérant d’un cybercafé avant d’ouvrir le sien, qu’il finit par revendre, il est plongeur dans la restauration puis « manager logistique » dans une société de télécoms. Parallèlement, il crée, en 2012, une page Facebook, suivie aujourd’hui par 36 000 internautes et sur laquelle il poste ses différents looks. Sur Instagram, il cumule 244 000 abonnés.

J’ai fini par comprendre que maîtriser l’art de l’élégance ne nécessitait pas de diplôme

« Déjà, au Cameroun, je me ravitaillais en fripes à Bafoussam, raconte-t-il. Mes amis trouvaient mon style extraordinaire. J’avais l’œil, avance ce père de trois enfants. En arrivant à Bruxelles, je n’étais pas certain de ce que je voulais faire dans la mode, persuadé que j’aurais dû intégrer une école. J’ai fini par comprendre que maîtriser l’art de l’élégance ne nécessitait pas de diplôme. Je me suis tourné vers les produits de luxe de seconde main et j’ai, un jour de 2014, été contacté par le photographe italien Daniele Tamagni. »

Ni sapeur ni dandy

Le photographe, passé maître dans l’art d’immortaliser sapeurs et autres dandys à travers le monde et bluffé par son style, lui propose de participer à une campagne publicitaire pour Mondelliani, une marque de lunettes italienne. Le Camerounais saute sur l’occasion. Il en profite même pour proposer une collaboration à Federico Mondello, PDG de Mondelliani.


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« C’est là que commence mon ascension. » L’année 2016 marque la naissance de la collection Mondelliani by Defustel, une gamme de dix paires dont la particularité est de « s’adapter à l’arête nasale des personnes noires ». Dès lors, Defustel écume les showrooms à Milan et à Paris en marge des semaines de la mode, assiste à moult défilés et étend son réseau, au point que le créateur camerounais Paul Roger Zenam, établi en Italie, le prend sous son aile.

Bientôt, Defustel devient créateur de collections dont il est lui-même l’égérie pour des marques italiennes comme le chausseur Roberto Botticelli, les accessoires pour hommes Minardi et les bijoux Quinto Ego. « J’apporte ma touche et ma vision à chacune des pièces », dit-il. En témoignent les bagues Quinto Ego qu’il porte et sur lesquelles on aperçoit un masque bamoun.

Je ne veux pas qu’un chiffre soit mis sur ma personne. Je suis un homme d’élégance

Defustel Ndjoko a d’ores et déjà commencé à créer ses propres accessoires : notamment des pochettes et des mouchoirs de poche. « La première boutique Defustel ouvrira ses portes à Douala en décembre 2019. On y retrouvera mes créations, mais aussi tout l’univers de l’élégance masculine. » Quand on évoque ses revenus, comme pris de court, il bafouille puis botte en touche. « Je ne veux pas parler d’argent. » Et de rappeler l’objectif qu’il s’est fixé avec la Fondation Defustel, qu’il a créée en juin 2018 pour aider les populations des zones rurales camerounaises. « Je ne veux pas qu’un chiffre soit mis sur ma personne. Je suis un homme d’élégance, et quand on est dans l’élégance on ne parle de richesse et de biens matériels qu’avec beaucoup de distance. » Au Cameroun, il ne se déplace jamais en voiture : « Je vais au village à moto. »

Très suivi sur le continent africain, il affirme être très attentif à ce qu’il fait et dit. Philanthrope, influenceur, créateur, Defustel Ndjoko multiplie les casquettes. Mais n’allez surtout pas le qualifier de dandy, et encore moins de sapeur. « Je suis un afro-­sartorialiste, tranche-t-il. Je mêle l’allure africaine et un style sartorial, soit la mise en valeur de l’art des tailleurs italiens mêlant élégance, nonchalance et décontraction. » Il affectionne ainsi les mélanges de laine et de soie, les matières légères. « Le veston que je porte pèse 360 grammes, et mon pantalon est en laine. »

En dessous, une simple chemise en coton, des bretelles et une cravate Minardi. Il aime aussi le jacquard et le beau cuir, dit-il, en passant le doigt sur ses souliers de chez Crockett & Jones. Sur son crâne, un chapeau de la marque Panizza 1879, avec laquelle il prépare une collection pour janvier. Autre accessoire, autre marque.


Un show au Cameroun

Defustel Ndjoko estime qu’en Afrique francophone le secteur de la mode est encore en semi-léthargie. « Nos gouvernants n’ont pas encore compris que c’est un secteur générateur de croissance. » Chose qu’il va s’atteler à démontrer lors d’un événement mode, la Defustel Sartorial Week, qu’il a lui-même lancé et qui se déroulera à Douala les 15 et 16 février 2019.

Pour l’assister dans la direction artistique, le créateur a fait appel à Kristin Bell, fondatrice du salon Abidjan Men’s Fashion. Au programme : débat autour des modes africaines, expositions de marques italiennes et camerounaises, distinctions pour les meilleurs tailleurs camerounais et, enfin, soirée de gala ponctuée de défilés. Le tout parrainé par la marque de filature et de tissage italienne Lanificio F.lli Cerruti.

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