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Politique économique

Cameroun : dernier bilan avant inventaire

Le complexe Sportif d’Olembé doit accueillir les matchs de la CAN 2019. Ici, le 6 septembre 2018. © Gruppo Piccini S.A.

À la veille de l’élection présidentielle, l’économie du poids lourd de la zone Cemac peut encore croire à une embellie. En dépit d’un environnement incertain et du manque d’implication du chef de l’État, ultrafavori du scrutin du 7 octobre.

La perplexité se lit sur les visages. « Il n’y a pas d’argent dehors ! (sic) » La phrase revient en boucle, y compris dans les milieux d’affaires où l’on s’inquiète des difficultés de Yaoundé à payer ses factures. « Le cas le plus frappant est Hysacam [Hygiène et salubrité du Cameroun, ndlr], qui a du mal à ramasser les ordures qui s’amoncellent dans les rues, car l’État n’arrive pas à honorer ses engagements. On pourrait multiplier les exemples dans d’autres domaines », peste un chef d’entreprise dans les BTP ayant requis l’anonymat.

Conséquence, la dette intérieure s’accroît au point de préoccuper le Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam). En avril, le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, a certes consenti un effort de 42 milliards de F CFA (64 millions d’euros) envers les PME, cela demeure toutefois insuffisant au regard des 750 milliards de F CFA en souffrance.

Mais, à la veille de la présidentielle du 7 octobre, les sujets économiques semblent être passés au second plan.


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Certes, les principaux challengers de Paul Biya, 85 ans, au pouvoir depuis 1982, multiplient les promesses. Akere Muna veut doubler le taux de croissance actuel au cours de la prochaine décennie. Maurice Kamto fait miroiter l’électricité à 80 % des ménages, quand Joshua Osih compte prendre diverses mesures pour que l’accès au crédit atteigne le taux de 35 % du PIB en trois ans. Si l’on ne voit pas bien comment ils comptent parvenir à leurs fins, chacun a au moins l’ambition de fixer un cap et d’avancer des objectifs chiffrés.

Tout est plus flou dans le camp du chef de l’État. En 2006, le Cameroun avait atteint le point d’achèvement de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), ouvrant le champ à de « grandes ambitions », selon la communication présidentielle, puis était venu le temps des « grandes réalisations » lors du dernier mandat. Cette fois, les communicants ont été moins inspirés invoquant la « force de l’expérience ».

Décélération de la croissance depuis 2015

Hiérarques du RDPC (au pouvoir) et ministres défendent le bilan du sixième mandat de Paul Biya, grand favori d’un scrutin sans suspense. Mais le président-candidat, reclus au palais d’Etoudi, n’avait pas choisi, au moment où nous mettions sous presse, sur ces questions comme sur le reste, de monter en première ligne. Tout juste a-t-il introduit quelques vagues promesses dans sa profession de foi publiée le 23 septembre : hâter l’exécution de projets structurants ; accélérer l’avènement de l’agriculture, faciliter l’accès au crédit et le développement des chaînes de valeur agricoles.

À quelques jours de la fin de la campagne, on ne sait toujours pas si Paul Biya inaugurera le port en eau profonde de Kribi comme initialement prévu. En 2011, il avait posé la première pierre de la « plus grande réalisation » du septennat finissant. À elle seule, cette infrastructure – dont les activités ont démarré en mars pour le terminal à conteneurs et en juillet pour le polyvalent – symbolise la vague des projets structurants de « première génération ».


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Durant la première moitié de la décennie, ces grands chantiers ont permis de maintenir le pays sur le sentier d’une croissance dopée par la dette (principalement auprès de la Chine) –, dont le montant, en octobre 2017, était de plus de 1 375 milliards de F CFA, soit 34,4 % de l’encours de sa dette extérieure. Après avoir atteint 5,7 % en 2015, la croissance a subi une décélération sur les trois derniers exercices, pour se situer à 3,2 % l’année dernière. Une contre-performance attribuable à la chute des cours des principales matières premières (pétrole, cacao, café, coton) que le pays exporte et qui s’est traduite par une diminution de ses recettes publiques. À cela s’ajoute le contexte sécuritaire en lien avec la guerre menée contre la nébuleuse islamiste nigériane Boko Haram, dans l’Extrême-Nord, et la rébellion sécessionniste, depuis deux ans, dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (voir encadré). Deux fronts qui provoquent un choc humanitaire avec l’afflux de réfugiés et qui pèsent également sur les ressources publiques.

Se doter d’une stratégie n’est pas suffisant. Il faut qu’il y ait un suivi régulier des projets et des réformes à mener

Ce résultat mitigé s’explique aussi par un déficit de gouvernance. « Bien avant le déclenchement de ces crises, l’économie camerounaise présentait déjà de graves signes d’essoufflement liés à l’indiscipline budgétaire, la mauvaise qualité de la dépense publique, les très longs délais de réalisation des infrastructures et l’incapacité à mettre en œuvre des réformes adoptées lors des Cameroon Business Forum (CBF, événement qui rassemble chaque année le gouvernement et le secteur privé), qui seraient pourtant de nature à améliorer l’environnement des affaires, lourdement hypothéqué par une bureaucratie excessive et une corruption généralisée », juge sévèrement Protais Ayangma Amang, le président d’Entreprises du Cameroun (Ecam), l’un des regroupements patronaux.

La croissance, atone, est bien loin de refléter le potentiel du pays. « Pourtant, les ressources humaines du Cameroun, notamment au sein de la diaspora, ses richesses agricoles et minières, sa position géographique et la densité de son secteur privé local sont autant d’atouts qui devraient le porter vers le haut », analyse le Camerounais Acha Leke. Le pays s’était doté d’un plan décennal de développement (DSCE) qui arrive à son terme en 2019, en ambitionnant une croissance moyenne de 5,5 %. Mais avec un taux moyen compris entre 4 et 4,5 %, le compte n’y est pas. « Se doter d’une stratégie n’est pas suffisant. Il faut qu’il y ait un suivi régulier des projets et des réformes à mener. Pour cela, une cellule ad hoc, placée de préférence près du président doit être créée », souligne le patron Afrique du géant mondial du conseil McKinsey.

Pressions de l’IFC sur Yaoundé pour accélérer les réformes

Ces insuffisances sont palpables au pays de « l’inertie », un mot souvent repris par Paul Biya. En dépit de l’assurance affichée par le président, la Confédération africaine de football (CAF) reste dubitative quant à la capacité du Cameroun à accueillir la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) en juin 2019 en regard du retard pris dans la réalisation des travaux. IFC n’a de cesse que de demander au Premier ministre de sensibiliser le locataire du palais d’Etoudi à l’urgence d’accélérer les réformes bloquées à son niveau. Une décennie après sa création, la Caisse des dépôts et consignations n’est toujours pas opérationnelle, faute de responsables nommés.

Le Cameroun navigue à vue, au gré de plans d’urgence et d’une multitude de structures qui se neutralisent

Cadre de concertation entre le gouvernement et le secteur privé pour améliorer le classement du pays dans la facilité à réaliser des affaires, le CBF suscite encore la méfiance des milieux financiers qui estiment qu’il devrait, pour gagner en efficacité, être à tout le moins présidé par le secrétaire général de la présidence, en lieu et place du Premier ministre. « Une grand-messe qui, chaque année, accouche de vœux pieux. Obnubilé par le classement Doing Business – le pays occupant le 163e rang sur 190 –, le Cameroun navigue à vue, au gré de plans d’urgence et d’une multitude de structures qui se neutralisent », critique Protais Ayangma Amang.


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« Il y a un problème structurel qui empêche le pays d’atteindre un taux de croissance minimal de 7 % annuels sur une décennie pour viser l’émergence. L’un des paradoxes est la faiblesse du stock des investissements directs étrangers alors que le pays figure dans le top 10 des économies africaines. Le climat des affaires, le déficit en infrastructures, l’absence d’un secteur financier développé l’expliquent en partie. En outre, contrairement à la Côte d’Ivoire, le Cameroun ne commerce pas beaucoup avec ses voisins et ne bénéficie donc pas de l’intégration régionale », estime Victor Lopes, économiste senior à Standard Chartered Bank.

Le projet hydroélectrique de Memve’ele, dans le sud, illustre aussi les tares de la gouvernance locale. Bien qu’opérationnel depuis des semaines, le barrage construit par le chinois Sinohydro tarde à injecter ses 211 MW dans le réseau interconnecté sud. En raison de l’oubli dans la conception d’une ligne de transport. Elle a fait l’objet d’un autre prêt supplémentaire de 83 milliards de F CFA auprès de China Eximbank. De plus, en l’absence d’une retenue d’eau en amont, il ne pourra fournir qu’à peine la moitié de sa capacité en saison sèche, au moment où l’économie en aura le plus besoin.

Bien que mieux loti que les autres membres de la Cemac, le Cameroun, première économie de la zone, s’est vu contraint de signer, en juin 2017, un programme triennal avec le FMI pour réduire ses déficits jumeaux (déficit public et déficit de la balance courante), en contrepartie d’un montant global de 1 302 milliards de F CFA et, surtout, pour contribuer à la reconstitution des réserves de change de la zone. Si le solde courant s’est stabilisé autour de – 3 % grâce à une diminution des importations, le laxisme budgétaire continue de prévaloir. Le déficit budgétaire n’a baissé que de 1 point, à 5 %, en 2017, alors qu’il était initialement fixé à 3,9 %. Les dépenses sécuritaires et l’accélération des travaux de la prochaine fête du football continentale expliquent en grande partie ce dérapage.

Confiance du FMI et optimisme des investisseurs

Résiliente, l’économie camerounaise laisse toutefois entrevoir de belles promesses. Le démarrage d’importants projets, à l’instar des barrages hydroélectriques de Nachtigal et Bini à Warak, ainsi que les autoroutes Douala-Yaoundé et Edéa-Kribi continueront de doper l’activité. Laquelle est également stimulée par la fin des chantiers de la CAN et le début de l’exploitation du gaz naturel liquéfié au large de Kribi. Confiant, le FMI table sur un retournement, dès cette année, en projetant une croissance à 4 %.

Deux secteurs reflètent cet optimisme. Le secteur du ciment a connu l’arrivée du nigérian Dangote, du marocain Cimaf, du turc Medcem, qui taillent des croupières à Cimencam (LafargeHolcim), l’opérateur historique. Porté par la réalisation de grandes infrastructures et les chantiers de la CAN, le secteur dynamise sa production. Tous ces cimentiers investissent pour accroître leurs capacités dont l’ensemble devrait passer de 3,7 millions de tonnes à 6,7 millions de tonnes à la fin de 2019.


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L’hôtellerie envoie également des signaux positifs, encouragée en cela par la loi de 2013 sur les incitations à l’investissement, généreuse en exonérations. Du pain béni pour des acteurs locaux, mais aussi pour des panafricains comme Azalai et Onomo ; ce dernier ayant décidé d’implanter trois établissements d’ici à 2022. L’un des effets est la relance de l’investissement direct étranger (IDE) qui a progressé de près de 20 % sur les cinq dernières années pour se situer à 1 244 milliards de F CFA en 2017.

Pour financer ses investissements, l’État s’apprête à retourner sur les marchés financiers, après deux ans d’absence pour non-respect d’un des critères de convergence. L’opération est pratiquement bouclée. Un emprunt obligataire de 150 milliards de F CFA, arrangé par le trio Société générale, Afriland First Bank et Ecobank, sera émis dans les prochains jours. « Compte tenu de la qualité de sa signature, l’on devrait s’attendre à une sursouscription, comme la dernière fois », estime un analyste financier. Une bouffée d’oxygène qui ne saurait remplacer l’absence d’un véritable engagement politique du chef de l’État, comme le met en lumière la campagne sur les questions tant économiques que sociales.


Une mauvaise dette

Si le FMI s’inquiète de la hausse rapide de la dette publique (38,2 % du PIB, estimée en 2017 à 38,7 % en fin d’année), Yaoundé pense encore avoir de la marge avec un plafond communautaire fixé à 70 % du PIB. Certains observateurs sont cependant préoccupés par l’efficacité des dépenses publiques. « S’endetter pour financer des projets à faible impact se fait au détriment de dépenses essentielles. Avions-nous besoin de construire des stades qui seront abandonnés après la CAN, sans aucun effet bénéfique pour les entrepreneurs locaux écartés de ces chantiers ? », s’interroge Protais Ayangma, patron d’Entreprises du Cameroun.

 


Crise anglophone : une note salée

La crise anglophone qui dure depuis deux ans aurait coûté plus de 269 milliards de F CFA (410 millions d’euros) au pays, selon une récente étude du Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam). Parmi les victimes de cette situation, Cameroon Development Corporation, l’une des principales sociétés agro-industrielles du pays, qui produit des bananes, du caoutchouc et de l’huile de palme.

La société a fait les comptes : un manque à gagner de 11,4 milliards de F CFA et des pertes de 10 milliards de F CFA. L’entreprise, qui emploie plus de 3 000 personnes, aura besoin de 15 milliards de F CFA pour relancer ses activités une fois le calme revenu. La crise anglophone a aussi pénalisé les recettes de l’État, qui, selon le FMI, ont reculé de 8 à 9 %.

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