Justice

Corruption en Algérie : Chakib Khelil passe entre les gouttes

Chakib Khelil, à la tête du ministère de l’Énergie entre 1999 et 2010 et président de Sonatrach entre 2001 et 2003. © mohamed kadri/www.imagespic.com

La justice italienne s’est penchée sur le système de corruption en place sous l’ancien ministre de l’Énergie. Si lui n’est pas poursuivi, son ombre n’a cessé de planer sur le procès.

Dans sa luxueuse résidence de Burj Khalifa, Farid Bedjaoui tutoie les étoiles. C’est à Dubaï que l’homme d’affaires s’est réfugié pour échapper à un mandat d’arrêt international. Grandeur et décadence.

De la plus haute tour du monde, il a pu suivre avec angoisse, colère et résignation le procès qui se tenait à 5 000 km de là, au tribunal de Milan. Personnage principal dans cette affaire, il est accusé d’avoir indûment perçu 197,9 millions d’euros de commissions de la part de la firme italienne Saipem, filiale du géant pétrolier ENI, qu’il a aidée à obtenir sept contrats d’une valeur de 8 milliards d’euros auprès du groupe pétrolier algérien Sonatrach.

Le golden boy tombé en disgrâce risquait jusqu’à huit ans de prison ferme, réclamés par les procureurs Fabio De Pasquale, Isidoro Palma et Giordano Baggio dans leur réquisitoire, en février.

Rétrocommissions

Le lundi 24 septembre, les magistrats se sont montrés relativement cléments en première instance. Ils ont condamné Farid Noureddine Bedjaoui à cinq ans et cinq mois de prison dans le cadre de cette affaire de corruption internationale.



Il lui est également reproché d’avoir versé des rétrocommissions à deux associés, Samyr Ouraied et Omar Habour. Soupçonnés d’avoir blanchi une partie des 197,9 millions d’euros, ces derniers ont été condamnés, par contumace eux aussi, à quatre ans et quatre mois de prison. La société Saipem, qui a obtenu ses sept contrats en un temps record entre 2007 et 2009, s’est vu infliger une amende de 400 000 euros. Deux de ses dirigeants de l’époque, Pietro Tali et Pietro Varone, ont écopé chacun de quatre ans et neuf mois de prison.

Une autre partie de cet argent a servi à l’acquisition d’œuvres d’art et de biens immobiliers

Les juges ont aussi ordonné la saisie des 197,9 millions d’euros versés à Farid Bedjaoui via Pearl Partners, sa société écran domiciliée à Hong Kong. Récupérer ce magot ne sera pas une mince affaire.

La somme est ventilée sur de nombreux comptes de Bedjaoui ou de Habour au Liban, en Suisse, aux Émirats, au Panama ou encore à Singapour. Une autre partie de cet argent a servi à l’acquisition d’œuvres d’art et de biens immobiliers au Canada, aux États-Unis ou en France pour le compte de Farid Bedjaoui, de ses frères ou encore d’Omar Habour.

Questions sans réponses

En l’absence de son client et fidèle à la ligne de défense adoptée depuis l’éclatement de l’affaire, l’avocat Marco De Luca nie en bloc : « Il n’y a aucune preuve dans le dossier qu’un sou soit allé à un responsable public algérien. » Le conseil de Farid Bedjaoui affirme que ce dernier, qui a signé en octobre 2007 une convention avec Saipem pour l’aider à obtenir des contrats en Algérie, a été rémunéré légalement. Il assure que les honoraires obtenus n’ont jamais été rétrocédés au profit de proches de Chakib Khelil, à la tête du ministère de l’Énergie entre 1999 et 2010 et président de Sonatrach entre 2001 et 2003.

L’ami du président algérien avait une emprise totale sur le secteur des hydrocarbures quand Saipem a décroché ses sept contrats

Là est le cœur de ce procès, qui, à travers Bedjaoui et les autres prévenus, décons­truit le système mis en place pendant la décennie Chakib Khelil. L’ami du président algérien avait une emprise totale sur le secteur des hydrocarbures quand Saipem a décroché ses sept contrats. Son nom constitue donc le fil rouge de cette affaire, qui a considérablement terni l’image de Sonatrach.

Ronald Zak/AP/SIPA

Chakib Khelil ne s’y est pas trompé qui a plastronné dès le lendemain du verdict dans la presse algérienne, soutenant avoir été blanchi par la justice italienne. L’ancien ministre n’a pourtant pas été poursuivi par les trois magistrats milanais. Plus étonnant, il n’a pas été non plus entendu pour les besoins de l’enquête, qui a mené les instructeurs en Europe, en Asie et en Amérique. Impossible de savoir précisément si les juges ont d’eux-mêmes renoncé à approfondir la piste Khelil et celle de sa famille ou si ce volet a été sous-traité à leurs homologues algériens à travers des commissions rogatoires internationales.



Au terme du procès, des questions restent en suspens. Comment Farid Bedjaoui a-t-il réussi à faire décrocher à Saipem ces contrats à 8 milliards d’euros alors qu’il n’a jamais mis les pieds en Algérie pendant cette période ? Comment ce businessman qui flambait et roulait carrosse du temps de sa splendeur a-t-il pu damer le pion à des multinationales et à leur armada de conseillers et lobbyistes forts d’une longue expérience en Algérie ?

Comment l’homme aux quatre passeports – algérien, français, canadien et libanais depuis peu – s’y est-il pris pour court-­circuiter des entreprises énergétiques qui ont pignon sur rue, alors que lui-même n’avait pas le moindre bureau à Alger ou en Italie ? Enfin, comment Bedjaoui a-t-il conseillé Saipem sur des contrats stratégiques alors que son expérience dans les hydrocarbures est plus que limitée ?

Qui s’y frotte s’y pique

À travers diverses confidences faites à l’auteur de ces lignes, Mohamed Meziane, successeur de Chakib Khelil à la tête de Sonatrach entre 2003 et 2010, jure n’avoir jamais croisé Farid Bedjaoui. Ni en Algérie ni ailleurs. D’autres cadres du groupe pétrolier affirment avoir découvert son existence quand le scandale a éclaté, en 2013. Reste donc la piste Khelil. Rien n’aurait été possible pour Farid Bedjaoui sans l’appui de l’ancien ministre. C’est l’ami d’enfance de ce dernier, Omar Habour, qui avait présenté les deux hommes l’un à l’autre, en 2002.

Bedjaoui reconnaît s’être appuyé sur les réseaux d’Omar Habour

L’année suivante, une relation d’affaires est nouée quand Khelil confie un portefeuille de 1,3 milliard de dollars de Sonatrach à une société de courtage codirigée par Farid Bedjaoui. Dans une lettre adressée en février dernier au procureur de Milan et dont l’existence a été révélée par Maghreb émergent, Bedjaoui confirme l’information, mouillant Khelil jusqu’au cou. « La gestion de l’activité de Sonatrach par Russell a généré des plus-­values de 300 millions de dollars entre 2003 et 2009, malgré la crise financière mondiale de 2006-2008, écrit Bedjaoui. Ces résultats ont été naturellement appréciés par Sonatrach et sa direction. »

alessandro garofalo/REUTERS

Dans le même courrier, Bedjaoui reconnaît s’être appuyé sur les réseaux d’Omar Habour, notamment dans le paradis fiscal panaméen, et s’être acoquiné avec Khaldoun Khelil. Ce dernier, fils de l’ex-ministre, fait lui aussi l’objet d’un mandat d’arrêt international émis à Alger.


>>> À LIRE – Algérie – Procès Sonatrach : dans la famille Khelil, je demande…


Pour les contrats de Saipem, le modus operandi est presque le même. Les transactions s’effectuaient entre Farid Bedjaoui, Chakib Khelil et les dirigeants de la firme italienne au Bulgari Hotel de Milan ou dans les salons feutrés de l’Hôtel California, à Paris, où Khelil et son épouse, Najat, avaient leurs habitudes.

Le golden boy reconnaît lui-même avoir servi de facilitateur, d’intermédiaire ou d’« ouvreur de portes » en organisant des rendez-vous entre Khelil et le management de Saipem. Aucun document, aucune trace écrite n’atteste de son travail de consultant. Bedjaoui le reconnaît volontiers.

Les schémas corruptifs mis en lumière par la justice italienne

Pourquoi diable l’ex-ministre de l’Énergie, dont le rôle n’était pas de superviser les appels d’offres de Sonatrach, acceptait-il de rencontrer secrètement des dirigeants de Saipem ? Et pourquoi, souvent, à l’abri des regards, en France, en Italie ou ailleurs ? Là encore, des zones d’ombre subsistent. La justice italienne a en revanche mis en lumière, pendant l’instruction puis pendant le procès, les schémas corruptifs ayant permis la conclusion de ces contrats, le paiement des 197,9 millions d’euros, ainsi que les bénéficiaires des rétrocommissions.

La condamnation d’Omar Habour, proche du couple Khelil au point d’acheter avec eux des propriétés aux États-Unis en 2007, constitue une condamnation par ricochet de l’ancien ministre de l’Énergie. Touché mais pas coulé. Car la justice ne se rend pas au même rythme en Italie et en Algérie. À Milan, l’instruction a été bouclée en quelques mois. Le procès a pu se tenir sans la moindre pression (apparente) ou intervention politique.

À Alger, l’instruction a été gelée quelques semaines après l’inculpation de Chakib Khelil, de ses proches et de Bedjaoui, en août 2013. Ceux qui s’y sont frottés s’y sont piqués. Le ministre de la Justice qui a autorisé le parquet à lancer les mandats d’arrêt ? Viré. Le juge d’instruction ? Muté. Le procureur général qui a supervisé le dossier ? Radié… avant d’être repêché. Quant au Département du renseignement et de la sécurité (DRS, ex-services secrets), qui a mené les investigations sur les affaires de corruption, il a été dissous en 2016. Chakib Khelil, lui, a été blanchi par la justice sans avoir eu à franchir la porte d’un juge. Protégé et intouchable, l’homme rêve désormais de se porter candidat à la présidentielle de 2019.


Recherche mandat d’arrêt

Une nouvelle énigme vient épaissir un peu plus le mystère qui entoure l’homme d’affaires Farid Bedjaoui. Elle concerne le mandat d’arrêt international émis contre lui dans l’affaire Saipem par la justice italienne. Mise en ligne en février 2014 par Interpol, la notice rouge qui réclame son arrestation a mystérieusement disparu du site de l’organisation. Bug informatique ou décision unilatérale de la part de la police internationale ? Contactés par Jeune Afrique, les services de communication d’Interpol n’ont pas donné suite.

En revanche, le procureur italien Fabio De Pasquale, à l’origine de l’ouverture de l’enquête, est catégorique. « Le mandat d’arrêt international lancé contre Farid Bedjaoui n’a jamais été révoqué, confirme-t-il dans un courriel adressé à JA le 24 septembre. Je ne sais pas pourquoi il n’apparaît plus sur le site web d’Interpol, mais le mandat est toujours valable. » Quid de celui lancé en août 2013 à l’encontre, notamment, de Chakib Khelil, de son épouse, de leurs deux enfants et de leur ami Omar Habour ? Depuis la conférence de presse tenue le 12 août 2013 par Belkacem Zeghmati, désormais ex-procureur général près la cour d’Alger, la justice algérienne fait profil bas.

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