Dossier

Cet article est issu du dossier «Guinée : soixante ans d'indépendance»

Voir tout le sommaire
Culture

Guinée : bouillon de culture

Souls Bang's (Souleymane Bangoura) lauréat du prix RFI et un des chef de file de la musique urbaine en Guinée, en janvier 2017, à Conakry. © Youri Lenquette/JA

« Fonctionnarisés » sous l’ère de Sékou Touré, les artistes flirtaient allégrement avec l’idéologie. Désormais indépendants mais en difficulté, ils ne diraient pas non à un petit coup de pouce de l’État.

Les vagues s’échouent contre la jetée, les taxis filent à vive allure sur la corniche en passant devant le vieux Palais du peuple. Les années passent, et le monument qui fit la fierté de Sékou Touré est toujours là, à l’entrée de la presqu’île de Kaloum.

Devant lui, sur le monument du 22-Novembre-1970, dit « de l’agression portugaise », on peut encore lire gravé dans le marbre : « L’impérialisme trouvera son tombeau en Guinée. »

Tandis que des enfants font du skate ou dansent sur des airs de Soul Bang’s.

Le mythique palais du peuple

Malgré les années et un manque criant d’entretien, le Palais du peuple, inauguré le 2 octobre 1967, tient toujours debout. Il abrite l’Assemblée nationale et, dans sa salle des congrès, accueille des cérémonies, des conférences, des manifestations culturelles et des spectacles en tout genre.

Le président Sékou Touré en avait fait sa maison

Sa forme minimaliste à angles droits a permis à ce palais de traverser les modes… Même s’il reste un parfait modèle d’architecture socialiste plus impressionnante qu’esthétique.

« Le président Sékou Touré en avait fait sa maison. Il avait aménagé un appartement dans l’une des ailes du bâtiment, qui était l’une des expressions de sa dignité », se souvient Bakary Kourouma, le directeur technique du Palais. Dès le hall, on est impressionné par l’espace et par le silence. Un silence qui donne encore plus d’écho aux événements du passé, comme cet attentat manqué du 14 mai 1980 – date anniversaire de la création du Parti démocratique de Guinée (PDG), en 1947 – contre le guide de la nation.

« Il présidait dans la grande salle des congrès lorsqu’un homme a lancé une grenade sous sa chaise. Heureusement, il a eu le temps de s’enfuir et n’a pas été touché », se souvient Bakary Kourouma. Depuis, rien n’a changé. Tout est là, des fresques révolutionnaires au mobilier en citronnier, jusqu’aux anciens slogans politiques.

Vive la patrie… et le dénuement

Au temps de « Sékou », les arts flirtaient avec l’idéologie. Pour retrouver la trace du célèbre orchestre officiel du régime révolutionnaire, le Bembeya Jazz National, créé en 1961, il suffit de pousser la porte de la direction du Palais du peuple. On y retrouve ni plus ni moins que l’un de ses fondateurs, El Hadj Moury Diabaté, ex-trompettiste. Aujourd’hui, le septuagénaire, désormais administrateur général du Palais, reçoit dans son grand bureau aux fauteuils un peu usés.



Sur les murs, autour de la table de réunion ovale, on trouve, à côté du portrait officiel d’Alpha Condé, celui d’Ahmed Sékou Touré, coiffé de son inséparable calot blanc.

 L’orchestre est intrinsèquement lié au Palais du peuple, rappelle Moury Diabaté

Et quand M. Diabaté referme la porte, on a l’impression d’entendre la voix fluette de feu Demba Camara, mythique chanteur du groupe, sur quelques notes de guitare de Doni-Doni, dont le refrain répétait en boucle : « Mes copains ont des voitures, mes copains ont des villas, mais moi je m’en fous. »

À l’époque, les paroles du Bembeya Jazz National louaient la patrie et le dénuement. « L’orchestre est intrinsèquement lié au Palais du peuple, rappelle Moury Diabaté. On y a joué des centaines de fois, en particulier lors de grandes occasions. Je me souviens de la visite de Fidel Castro. Le président Sékou Touré était venu en personne nous donner des conseils. Il adorait nos rythmes ! »

Réputation légendaire

La relève est là. Moriba Kaba, le batteur du nouveau Bembeya Jazz, fils du mythique trompettiste Mohamed Achken Kaba (décédé en 2015), est venu discuter avec l’ami de son père. « Je suis tombé dedans tout petit et pour moi, jouer avec le Bembeya, c’est comme faire partie d’un monument. On revient d’une tournée en Europe, nous nous préparons pour un grand concert à Abidjan, et on a beau vouloir jouer nos nouvelles compositions, les gens nous demandent toujours de chanter les airs d’autrefois. Pas facile de faire évoluer notre répertoire ! »

Le secteur culturel n’est pas encore redevenu une priorité

Malgré sa réputation légendaire au niveau international, les beaux jours du Bembeya Jazz sont derrière lui. Si l’État soutenait le groupe moralement et économiquement, ce n’est plus le cas aujourd’hui, où le secteur culturel n’est pas encore redevenu une priorité. Actuellement dirigé par le guitariste de toujours, Sékou Diabaté, alias Diamond Fingers, le Bembeya Jazz vivote. « On tire un peu le taureau par les cornes, reconnaît en souriant Moriba Kaba. Mais on est toujours vivants. »



Jean-Baptiste Williams, alias Jeannot, l’incontournable directeur national de la Culture, n’a pas oublié l’omniprésence du politique. L’ex-guitariste a cofondé presque clandestinement, en 1974, le premier groupe indépendant du pays, le Sextet Camayenne. Il se souvient de la fermeté du chef de l’État : « La jeunesse a toujours raison, mais il faut quand même respecter les règles de notre révolution. Je prendrai des dispositions pour que l’orchestre ne soit pas dissous, mais vous serez intégrés au cadre idéologique du pays. »

Rayonnement international

Autre fierté du régime : Les Ballets africains, aujourd’hui dirigés par l’un de ses anciens danseurs, Hamidou Bangoura, 76 ans. Créée en 1948 par le poète Keïta Fodéba, la compagnie a reçu la mission, en 1958, d’être une ambassadrice de la culture et de l’art africains à travers le monde.

« Nous avons arpenté les cinq continents, on était parfois une centaine de danseurs à voyager par bateau. On faisait de grandes tournées d’un an, puis on revenait. On était des fonctionnaires payés comme les autres, se souvient Hamidou Bangoura. Aujourd’hui, des compagnies privées naissent ici et là, mais dès que les artistes se font connaître à l’étranger, ils y restent ! »

Une culture à l’abandon ? Comme le suggère le triste panorama qu’offre aujourd’hui la mythique salle des congrès du Palais du peuple : sièges arrachés, plancher usé, rideau de scène troué, toilettes hors service, etc. ? Si elle n’est plus soutenue par l’État et n’est plus « fonctionnarisée » comme à l’époque de la régie et du label d’État Syliphone, sous « Sékou », la culture guinéenne reste particulièrement vivante.

Comme le prouve le rayonnement actuel, au-delà des frontières du pays, de ses auteurs (du romancier Tierno Monénembo au dramaturge et nouvelliste Hakim Bah), de ses musiciens (du griot Mory Kanté à la nouvelle star Soul Bang’s en passant par le reggaeman Takana Zion), sans oublier les acrobates du Terya Circus et les comédiens de ses compagnies théâtrales.


Studio Kirah, la nouvelle scène

DR

L’an dernier, un nouveau centre culturel dynamique est né à Conakry. Situé à La Minière, à quelques pas du Petit Musée et en face de l’hôtel du Golfe, le studio Kirah (« la route », en soussou) est en train de devenir incontournable pour les jeunes Guinéens branchés.

Grâce à l’incroyable énergie de son fondateur, Bilia Bah, 38 ans, déjà célèbre dramaturge, metteur en scène et directeur de la compagnie La Muse, cet espace « ouvert à tous et à toutes les idées » s’est installé au rez-de-chaussée d’une confortable maison. Chaque jeudi, autour du bar, on y organise les « Jeux dis’Arts », et à l’extérieur, sous le préau, une petite scène permet à des groupes et à des compagnies de danse ou de théâtre de se produire. « Le but est de recevoir et d’aider les artistes guinéens et ouest-­africains, dans un continent où rien n’est fait pour eux, explique Bilia Bah.



C’est un lieu pour s’exprimer, ce qui est vital pour un artiste. Grâce à l’expertise de notre réseau, on peut aussi porter des projets qui, sans nous, seraient restés dans les cartons. » Lors de la 6e édition du festival biennal L’Univers des mots, en octobre et novembre 2017, le studio Kirah a reçu une centaine d’artistes venus de quinze pays de trois continents différents. « On a réussi à tous les loger chez des particuliers de La Minière, ce qui a insufflé une ambiance créative dans l’ensemble du quartier, raconte Bilia Bah. Et, petits et grands, tout le monde venait voir les spectacles. »


Fils de « djely » avant tout

En quelques mots, tout est dit. « Sékouba » est le digne héritier du grand Sory Kandia Kouyaté, « la voix de la révolution » guinéenne, disparu en 1977. « À travers ma musique, j’essaie de transmettre les valeurs humanistes, sociales et culturelles du Mandingue, comme elles étaient écrites dans la charte du Manden au XVIIIe siècle, explique Sékouba Kandia Kouyaté. Je suis un djely, un griot, comme vous dites en français, et les djely sont là pour faire vivre le souvenir de notre grande culture. »

Son enfance n’a pas toujours été musicale, ni facile. Il est né en 1962, le 28 septembre, jour anniversaire du référendum de 1958, qui aboutit à l’indépendance. Tout un symbole. « Sékou Touré était un très proche ami de mon père. À votre avis, pourquoi je m’appelle Sékouba ? » Sory Kandia Kouyaté, plutôt strict, l’envoya étudier à l’école, avant de lui apprendre les rudiments de la musique. Puis Sékouba a formé le groupe Talibo, en 1985. Il a tracé son propre chemin et a produit huit albums, dont un double sorti en avril : Mémoire du futur et Kouma. Depuis 2017, parallèlement, il dirige l’Ensemble instrumental national de Guinée, un autre géant de l’époque « Sékou », dont les chœurs et les musiciens l’accompagnent dans ses chansons.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte