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Algérie : pourquoi JA est (encore) absent des kiosques

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Un kiosque de journaux à Alger, en 2005. © OUAHAB HEBBAT/AP/SIPA

Notre hebdomadaire n'est plus distribué en Algérie depuis cinq mois à la suite d'une décision unilatérale du gouvernement. Simple mesure temporaire destinée à faire des économies en devises ou réelle censure de notre ligne éditoriale ?

Cela devient ubuesque ! Depuis le 23 avril, Jeune Afrique est absent des kiosques en Algérie. Lecteurs de longue date comme plus récents, citoyens lambda, acteurs politiques, opérateurs économiques, responsables d’institutions publiques ou privées, diplomates ou confrères, tous n’ont de cesse que de nous interroger sur les raisons de cette absence et sur sa durée. Las, nous sommes bien incapables de leur répondre avec précision. Seule certitude : cela ne relève aucunement de notre choix, mais d’une décision unilatérale du gouvernement algérien.

Fin mars, notre distributeur sur place a reçu une notification du ministère de la Communication – si l’on peut l’appeler ainsi ! – lui enjoignant de ne plus importer JA et d’autres titres de Jeune Afrique Media Group (The Africa Report), ou proches de lui, comme La Revue, éditée, comme l’on sait, par Béchir Ben Yahmed. Seuls 350 exemplaires de JA sont autorisés à franchir la frontière. Ils sont destinés au gouvernement, à la présidence et à diverses institutions, qui ne peuvent apparemment pas se passer de leur lecture hebdomadaire…

Hélas ! il est à craindre que ce temporaire soit, comme souvent, appelé à durer

Officiellement, il s’agit de faire des économies en devises en supprimant la diffusion de la presse internationale. Une mesure d’austérité imposée, paraît-il, par la crise économique. Cette mesure sera temporaire, nous a-t-on précisé. Hélas ! il est à craindre que ce temporaire soit, comme souvent, appelé à durer. Comment croire que quelques milliers d’exemplaires d’un hebdomadaire, quel qu’il soit, puissent grever à ce point les finances publiques d’une nation ?

En creusant un peu, et même beaucoup tant il est difficile dans ce pays d’obtenir la moindre information, nous nous sommes aperçus qu’il existe un motif officieux. En gros : JA serait trop négatif vis-à-vis de l’Algérie. Et, bien sûr, trop indulgent avec le voisin marocain. Une goutte d’eau a fait déborder le vase : l’interview de Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères, publiée à la mi-mai (JA n° 2992).

Il faut admettre que ce dernier n’y était pas allé de main morte avec les Algériens. Mais comment s’en étonner dans le climat de grande tension qui prévaut actuellement entre les frères ennemis maghrébins ? Ce que le gouvernement algérien oublie de dire, c’est que, outre le fait que nous exerçons notre métier de la manière la plus objective possible, nous nous escrimons depuis de longues années à tenter d’ouvrir nos colonnes à leurs dirigeants, pour leur permettre d’exprimer leur point de vue. Nous ne comptons plus les demandes d’interview adressées aux différents Premiers ministres, ministres des Affaires étrangères, responsables du Front de libération nationale (FLN) ou patrons d’entreprises publiques. Toutes sont restées lettre morte. Pas de son, pas d’image.

Il fut un temps pas si lointain où, en dépit des tensions, des a priori, des soupçons ou des accès de paranoïa, certains canaux de discussion restaient ouverts. L’auteur de ces lignes peut en témoigner, qui a passé de longues heures à débattre avec les Larbi Belkheir, Ali Benflis, Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal, Abdelkader Messahel, Djamel Ould Abbes, Hachemi Djiar et bien d’autres. Ces discussions furent parfois un peu rudes, mais toujours courtoises et enrichissantes. Elles avaient surtout le mérite d’exister. Avec le transfert du pouvoir d’El Mouradia à Zeralda, consécutif à l’AVC qui a frappé le chef de l’État en 2013, le pouvoir algérien s’est recroquevillé sur lui-même. Et est devenu mutique.

Plus récemment, une enquête intitulée « Bouteflika et les femmes » n’a pas échappé aux foudres de la « censure »

Depuis notre retour en Algérie, en 1998, après vingt-deux longues années d’interdiction – quand on vous dit que notre relation n’a jamais été un long fleuve tranquille ! –, près d’une dizaine de numéros de JA ont été interdits. Pour des motifs très variés. Les sujets des articles incriminés allaient, entre autres, du vote des généraux (2004) aux relations algéro-marocaines (2005), en passant par les caricatures du Prophète (2006), la chute du tycoon Rafik Abdelmoumen Khalifa (2007) ou le malaise kabyle (2008).

Plus récemment, une enquête intitulée « Bouteflika et les femmes » (2015), qui n’avait naturellement rien à voir avec la manière nauséeuse dont les tabloïds britanniques ou la presse people traitent ce genre de sujet mais qui se penchait sur la vie de l’un des rares chefs d’État d’Afrique et du monde arabe resté célibataire – dont la réputation de séducteur était jadis bien établie –, n’a pas échappé aux foudres de la « censure ».

Depuis, la raison semblait avoir prévalu. S’agissant d’un pays qui, depuis la guerre d’indépendance (que nous avions, à l’époque, suivie de très près), compte beaucoup pour nous, nous ne pouvions que nous en féliciter.

Ce brusque retour en arrière, totalement incompréhensible à l’ère du digital, est pour nous un vrai crève-cœur. Qui aime bien châtie bien, dit-on. Peut-être sommes-nous trop exigeants avec cette Algérie dont le potentiel inouï nous semble mal exploité. Mais tout de même ! Nous ne désespérons pourtant pas des autorités algériennes.

Nous voulons croire qu’elles reviendront sur cette décision qui lèse avant tout leurs citoyens. En attendant, nous présentons à nos lecteurs algériens nos plus sincères excuses pour cette absence, fût-elle indépendante de notre volonté. Et nous les invitons à nous lire sur notre site ou sur notre application, ce qu’ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à faire, surtout depuis que l’édition papier ne se trouve plus que sous le manteau…

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