Diplomatie

Algérie-France : du passé faisons table rase

Le chef de l’État français accompagné du président du Sénat algérien, Abdelkader Bensalah (à dr.), lors d’une visite au Mémorial des martyrs, le 6 décembre 2017,à Alger. © ludovic marin/AFP

Premier président français né après la guerre d’indépendance, Emmanuel Macron souhaite établir des relations définitivement apaisées entre les deux pays. Pourra-t-il y parvenir ?

C’est l’un des plus proches collaborateurs du président français, Sylvain Fort, conseiller discours et mémoire à l’Élysée, dont il dirige aussi le nouveau pôle communication, qui s’est chargé de la rédaction du texte. Une lettre, remise à Josette Audin le 13 septembre, dans laquelle Emmanuel Macron admet – une première ! – que Maurice, son époux, « est mort sous la torture du fait du système institué en Algérie par la France », en 1957.


>>> À LIRE – Affaire Maurice Audin : la France amorce un virage mémoriel avec l’Algérie


« Sur le sujet de la guerre d’Algérie, les historiens français et algériens ont mis sur la table une littérature considérable, explique l’ancien élu communiste Pierre Mansat, président de l’association Maurice-Audin. Des anciens combattants sont passés aux aveux à la télévision. Le pouvoir ne peut plus faire semblant de ne rien savoir, quand les sociétés, elles, ont avancé. » Le même confie qu’« avant de publier la déclaration l’Élysée a consulté les armées et les anciens combattants ».

La guerre d’Algérie, un sujet toujours sensible

La guerre d’Algérie (1954-1962) reste un sujet sensible. Avant Emmanuel Macron, aucun président n’avait osé aller aussi loin. « Tout cela prouve qu’il a plus de courage que les autres », se félicite Bariza Khiari, ancienne sénatrice socialiste et déléguée nationale de La République en marche (LREM) pendant la campagne présidentielle de 2017. « Le temps joue, tempère un connaisseur de ces dossiers mémoriels. La guerre d’Algérie s’éloigne, on peut plus facilement aller de l’avant. Ce n’est pas comme ouvrir les archives sur le génocide des Tutsis au Rwanda, beaucoup plus récentes. » Voire.

Candidat, Emmanuel Macron avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », lors d’une visite à Alger. De retour à Paris et face au tollé suscité à droite, il s’était expliqué en ces mots : « Sommes-nous condamnés à vivre à jamais dans l’ombre de ce traumatisme pour nos deux pays ? Il est temps de clôturer ce deuil. Il faut pour cela avoir le courage de dire les choses et de ne céder à aucune simplification. […] Il est temps de laisser le passé passer. »

Anis Belghoul/AP/SIPA


>>> À LIRE – Guerre d’Algérie : un coin du voile se lève


L’épine des harkis

Dix-huit mois sont passés. Autour du chef de l’État français, on reconnaît que les blessures restent vives. « Ce n’est pas simple pour lui. Il existe toujours des miasmes coloniaux en France », reconnaît Khiari. Emmanuel Macron doit « en même temps » ménager l’allié algérien, côté diplomatique, et cajoler son opinion publique. Signe de cette réserve, ce n’est pas lui, mais Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées, qui a été chargée d’annoncer, le 25 septembre, de nouvelles mesures en faveur des harkis, ces auxiliaires français d’origine algérienne ayant combattu aux côtés de la France entre 1954 et 1962.

« Le président attache beaucoup d’importance aux sujets de mémoire, car il les envisage comme un moyen de resserrer les liens de la nation et de donner du sens à l’avenir du pays, explique Geneviève Darrieussecq à JA. Le président s’était engagé auprès des harkis à travailler sur la reconnaissance et sur la réparation. » Quatre mois après son élection, Macron a chargé le préfet Dominique Ceaux d’installer un groupe de travail sur la question pour « évaluer les dispositifs mis en place depuis 1962, les améliorer et, si nécessaire, en créer de nouveaux ».

On doit obtenir une réparation honorable par rapport au préjudice », estime Boaza Gasmi

Cinquante-six propositions ont été remises à l’exécutif le 17 juillet. Parmi elles, la création d’un « fonds de réparation et de solidarité » doté d’un budget de 10 millions d’euros par an, soit 40 millions sur la période 2019-2022. « Quarante millions, c’est juste quelques corrections par rapport au plan harkis de 2014 », balaie le sénateur PS Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État chargé des Anciens Combattants et de la Mémoire sous François Hollande, de 2014 à 2017.

Pour certains harkis aussi, qui réclament une réparation globale, on est très loin du compte. « On doit obtenir une réparation honorable par rapport au préjudice, estime Boaza Gasmi, président du Comité national de liaison des harkis (CNLH), implanté dans le Lot-et-Garonne. Nous avons fait un projet de chiffrage de la réparation sur la première et la deuxième génération compris entre 35 et 40 milliards. » Quarante milliards ? « Pas réaliste », répond Darrieussecq. Son entourage souligne que la revalorisation des allocations de 400 euros par an est une « augmentation sans précédent ».


>>> À LIRE – Archives de J.A. : juillet 1962, la fin d’une Algérie


 Abandon des harkis après l’indépendance

La question financière n’est pas la seule pierre d’achoppement. Faut-il que le Parlement reconnaisse la responsabilité de l’État français dans l’abandon des harkis après l’indépendance ? Par une loi, comme le souhaite le CNLH ? Ou une résolution parlementaire, comme le préconise le groupe de travail ? Cette dernière solution aurait l’avantage de ne pas exposer directement l’Élysée. Certains historiens y souscrivent, réticents à l’idée de légiférer sur les questions mémorielles.


>>> À LIRE – Mohammed Harbi : « L’étape suivante ? Reconnaître qu’on a privé les Algériens de leur identité »


« À titre personnel, je ne suis pas favorable à une loi », glisse Darrieussecq, confirmant aussi que l’exécutif avance prudemment sur ce point. « Une résolution, c’est du droit mou », grince le député Les Républicains (LR, droite) Julien Aubert. « On pense qu’elle peut être habile pour sortir par le haut, mais on donne le sentiment d’une demi-teinte », renchérit le socialiste Jean-David Ciot, ancien député et auteur d’une proposition de loi relative à la « reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans l’abandon, le massacre et l’accueil indigne sur le territoire national des harkis » déposée en février 2017, traduction législative du discours de François Hollande prononcé le 25 septembre 2016.

Anis Belghoul/AP/SIPA

C’est important que l’Algérie fasse des gestes à l’égard de ceux qui y sont nés et qui veulent pouvoir y revenir », déclarait le président français

Sauf coup de théâtre, Darrieussecq ne tranchera pas ce sujet le 25 septembre. Le chef de l’État en personne pourrait s’y atteler ensuite. Comme ses prédécesseurs, Macron marche sur des œufs avec Alger. « Il n’est pas fou, il ne va pas se mettre l’Algérie à dos, donc il n’y aura pas de loi. Une résolution parlementaire, en revanche, ça ne coûte rien, estime un député. C’est un sujet très sensible du côté algérien. »

Lors de sa dernière visite à Alger, en décembre 2017, le président français avait pu le mesurer quand il avait évoqué l’idée du retour des harkis. « C’est important que l’Algérie fasse des gestes à l’égard de ceux qui y sont nés et qui veulent pouvoir y revenir. Ça serait un geste fort de réconciliation », avait-il dit. Demande renouvelée en mai, à Paris, au Premier ministre, Ahmed Ouyahia, qu’il recevait en tête à tête à l’Élysée. Alger a attendu quelques mois avant d’opposer une fin de non-recevoir. « C’est un dossier franco-français qui ne concerne en aucun cas l’Algérie, du moment où ces derniers [les harkis] ont choisi la France », a répondu, en août, le ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni.

Les pas sont lents, mais les choses vont s’accélérer progressivement », selon Darrieussecq

Des enjeux communs avec Alger

« Je ne suis pas pour l’ingérence, prévient la députée LREM Fadila Khattabi, présidente du groupe d’amitié France-Algérie. Si on veut avancer, il faut être deux. » « On parle de problèmes français et non pas algériens, reprend Darrieussecq. Il faut être volontaire et prudent. Les pas sont lents, mais les choses vont s’accélérer progressivement. On a besoin de l’Algérie pour tous nos problèmes de sécurité et de terrorisme. »

D’immigration, aussi. Son collègue Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, a reconnu dans L’Express que la France compte sur l’Algérie – et le Maroc – pour juguler le flux de départs vers l’Europe. Au regard des enjeux, Emmanuel Macron semble s’être résolu à bâtir une relation décomplexée et pragmatique avec Alger. En témoigne cette confidence, rapportée par des représentants de la société civile algérienne invités à déjeuner avec lui, en décembre 2017, à la résidence de l’ambassadeur de France à Alger : « Le président actuel ne symbolise pas le changement, mais ceux qui prétendent l’incarner n’en sont qu’un ersatz. » Ne pas froisser Abdelaziz Bouteflika, tout en se gardant de choisir un camp avant la présidentielle algérienne d’avril 2019. Ou l’art délicat du « en même temps ».


Des rapatriés de poids

Ils étaient 90 000 harkis à avoir été admis en France à la fin de la guerre d’Algérie dans des conditions précaires, sans réelles perspectives d’intégration pour eux-mêmes et leurs enfants. Les autres – entre 55 000 et 75 000, selon les historiens – ont été abandonnés en Algérie, livrés aux sanglantes représailles des nationalistes, qui les considéraient comme des traîtres. Aujourd’hui, ces rapatriés font valoir leur poids électoral.

« Nous représentons 1 500 000 votants. On peut changer la donne pour une présidentielle », affirme Boaza Gasmi, président du Comité national de liaison des harkis (CNLH). La majorité ne le nie pas. « L’une des clés de la perte de potentialité de la droite lors de la présidentielle a été le vote massif des harkis pour Macron au premier tour », reconnaît Michel Bernos, représentant spécial d’Emmanuel Macron sur le dossier harkis lors de la campagne présidentielle.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte