Politique

Mohammed Harbi : « L’étape suivante ? Reconnaître qu’on a privé les Algériens de leur identité »

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:39

L’historien algérien Mohammed Harbi. © Vincent Fournier/JA

Mohammed Harbi, sans doute le plus respecté des historiens algériens, répond sans détour sur la reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État français dans la mort sous la torture du mathématicien Maurice Audin, en 1957.

« C’est un geste très important, et courageux. Cela revient à affronter les nationalistes et peut choquer non seulement à droite, bien sûr, mais aussi à gauche, où il y a encore des descendants du socialiste Guy Mollet », détaille Mohammed Harbi, qui a proposé une relecture magistrale de la guerre d’indépendance dans son livre Le FLN, mirage et réalité.

L’initiative est-elle comparable dans sa symbolique à celle de Jacques Chirac reconnaissant la responsabilité de la France – et pas seulement du régime de Vichy – dans la rafle du Vel d’Hiv et, par conséquent, dans la déportation des Juifs résidant en France pendant la Seconde Guerre mondiale ?

« Il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable », nuance Harbi. « Ce n’est pas une raison, ajoute-t-il, pour minimiser l’importance de l’événement », qui, même s’il a pu être en partie dicté par des considérations de politique intérieure, reste plus fort que la déclaration à Alger de Macron, alors candidat, qualifiant la colonisation – en général et pas qu’en Algérie – de crime contre l’humanité.

La déclassification des archives

Au-delà de la seule affaire Audin, qui « marque l’aboutissement d’un combat de soixante ans de Josette Audin », Mohammed Harbi note « une véritable avancée » sur la question de la déclassification des archives. Car « quand on a commencé à déverrouiller les choses dans ce domaine », l’expérience prouve qu’il « est difficile de ne pas continuer », même si cela prend du temps et suppose de vaincre des réticences, notamment celle des militaires.

Un tel geste rouvre d’une certaine manière le dossier des relations franco-algériennes

Beaucoup de dossiers de la guerre d’indépendance restent à rouvrir. Comme ceux sur les nombreux massacres de civils par l’armée française ou sur les personnalités disparues – par exemple l’ancien président de l’Association des oulémas Larbi Tébessi, en avril 1957 – ou mortes sous la torture – comme le premier responsable du syndicat UGTA Aïssat Idir, en 1959.

Un tel geste « rouvre d’une certaine manière le dossier des relations franco-algériennes ». Le président français a accompli ce que ni Hollande, ni Sarkozy, ni Chirac – dont les initiatives avaient été gelées par l’affaire de la loi évoquant les aspects positifs de la colonisation – n’avaient pu faire.

Sans nom patronyme

L’initiative facilite aussi la tâche de gouvernants algériens soucieux « d’établir un barrage contre la pensée xénophobe, qui s’exerce principalement contre les Français », à un moment où « l’Algérie et la France sont obligées de coopérer face à la situation en Afrique ». Reste à espérer que l’Algérie fasse de même, en changeant de langage et, peut-être, en ouvrant elle aussi certaines archives. Pour l’heure, rien ne le laisse penser.

Quelle pourrait être l’étape suivante côté français ? « La reconnaissance du dol qu’a subi le peuple algérien, répond Mohammed Harbi. On a privé pendant plus d’un siècle les Algériens de leur identité, jusqu’aux accords d’Évian. » Un cas unique au temps de la colonisation, puisque l’Algérie était la France aux yeux de la métropole. Ce qui laisse des traces jusqu’à aujourd’hui, notamment en matière d’état civil. Des milliers d’Algériens sont toujours SNP, soit « sans nom patronymique » !