Elections

[Analyse] Comment le découpage électoral a transformé la politique en RDC

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Pierre Englebert est Senior Fellow au Conseil Atlantique et professeur de politique africaine à Pomona College (États-Unis).

Une des machines à voter prévues pour les élections du 23 décembre 2018 en RDC. © John Bompengo/AP/SIPA

Alors que les contorsions du régime de Joseph Kabila pour se maintenir au pouvoir focalisent l’attention, la politique congolaise a subi ces dernières années, dans son arrière-cour provinciale, de profonds bouleversements passés largement inaperçus, mais dont les implications sont potentiellement lourdes de conséquences.

Ces bouleversements trouvent leur origine dans le démembrement, opéré en 2015, de six des onze provinces que comptait le pays. Déjà prévue dans la Constitution de 2006, cette réforme, longtemps repoussée, a finalement été mise en œuvre pour couper l’herbe sous le pied de Moïse Katumbi, l’ex-gouverneur du Katanga – province éclatée en quatre entités.

Derrière les manœuvres politiciennes, ce découpage a radicalement transformé le paysage politique en créant des provinces ethniquement homogènes. Comme le montre une étude qu’Alma Bezares-Calderon, Lisa Jené et moi-même venons de publier avec le Secure Livelihoods Research Consortium de l’Overseas Development Institute, à Londres, onze des vingt et une nouvelles entités ont désormais des majorités ethniques, contre trois auparavant.

Les Ngbaka de Jean-Pierre Bemba constituent ainsi 54 % de la population du Sud-Ubangi, les Ngbandi de Mobutu 59 % de celle du Nord-Ubangi, les Tetela de Patrice Lumumba 76 % des habitants du Sankuru, les Lubakat de Joseph Kabila (par son grand-père paternel) 80 % de ceux du Haut-Lomami, les Luba de Félix Tshisekedi 82 % des résidents du Kasaï-Oriental, etc.

Le « tribalisme » a beau avoir mauvaise réputation, il n’est pas nécessairement négatif

Aucun de ces groupes n’était auparavant majoritaire dans sa province et cette évolution chambarde les règles de la politique locale. Le « tribalisme » a beau avoir mauvaise réputation, il n’est pas nécessairement négatif. « Posséder » une province pourrait inciter les élites locales à la développer, et l’homogénéité ethnique favorise l’action collective. Le régime mise sans doute aussi sur le fait que certaines d’entre elles pourraient se satisfaire de détenir le pouvoir dans leur province et le revendiquer avec moins de force à Kinshasa.

Mais ce nouveau paysage politique cache plus de dangers qu’il n’offre d’horizons nouveaux. Il a d’abord engendré son lot d’instabilités, avec pas moins de dix-sept motions de censure émises contre des gouverneurs par les assemblées provinciales depuis 2015.

Certaines furent orchestrées par Kinshasa pour punir des personnalités trop autonomes. D’autres, par les assemblées elles-mêmes, rejetant des figures imposées par le pouvoir. Tout ceci n’a laissé que peu de temps à la gouvernance, et la plupart des provinces n’ont adopté aucun édit depuis 2015 (si ce n’est pour lever des taxes).

Dans toutes les provinces à majorité ethnique, le gouverneur vient désormais du groupe dominant

Plus profondément, ce redécoupage a transformé la politique nationale : les exécutifs ménageaient traditionnellement un certain équilibre entre les communautés. Mais aujourd’hui il est fréquent que les élites des groupes dominants s’emparent des institutions locales et en excluent les autres.

Dans toutes les provinces à majorité ethnique, le gouverneur vient désormais du groupe dominant. Dans les provinces de l’ex-Katanga, sa représentation dans les institutions dépasse de loin son poids démographique, laissant un nombre croissant de Congolais sur la touche.

Le découpage a aussi favorisé une recrudescence des discours d’autochtonie. Ceux qui appartiennent à des groupes ethniques supposément « originaires » d’une province insistent pour que les autres ne bénéficient pas des mêmes droits. Ce discours, qui était auparavant déployé surtout contre les rwandophones et, occasionnellement, contre les Kasaïens, se généralise.

Exemple : un Lunda vivant à Lubumbashi, originaire de sa province de résidence (le Katanga) jusqu’en 2015, se retrouve à présent originaire du Lualaba tout en résidant dans le Haut-Katanga. Le nombre de Congolais vivant en dehors de leur province d’origine, donc plus vulnérables économiquement et politiquement, a ainsi augmenté. Ils représentent désormais 20 % de la population du pays.

À moins que les autorités nationales et provinciales ne parviennent à les modérer, ces phénomènes risquent d’avoir des conséquences explosives dans un pays où l’exclusion et la misère sont déjà sources de violence. Mais, accaparés par leurs manœuvres pour rester au pouvoir, les dirigeants congolais semblent avoir d’autres chats à fouetter.

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