Religion

Islam : « Mahomet l’Européen », ou comment la figure du Prophète a évolué en Occident

La mosquée de Médine (Arabie saoudite), qui abrite la tombe du Prophète. © North Wind Pictures/Leemage

Dans un ouvrage d’une rigueur salutaire, le chercheur américain John Tolan estime que le prophète de l’islam fait partie du patrimoine européen tant l’Occident chrétien s’est défini par rapport à lui.

Des terroristes ont pensé le venger en assassinant des dessinateurs qui l’avaient représenté de manière irrévérencieuse. Aujourd’hui, la figure du prophète de l’islam cristallise les tensions entre un Occident impertinent et un monde musulman qui lui reste très attaché. Au-delà des apparences, le malentendu dépasse pourtant la seule question du rapport au sacré. Car l’Europe n’a pas attendu sa sécularisation pour se pencher sur la figure du Prophète, qu’il ait été caricaturé ou, au contraire, valorisé.

Ainsi, dans Mahomet l’Européen. Histoire des représentations du Prophète en Occident (Albin Michel, 450 p., 24,50 euros), l’universitaire John Tolan ne s’intéresse pas au prophète Muhammad de la tradition islamique, mais à Mahomet, Mahumeth, Mafometus, sa représentation en Occident.

L’image du Prophète fonctionne au début comme le reflet négatif de la chrétienté occidentale. Alors qu’on ne sait pas grand-chose de la foi naissante, il s’agit déjà d’en contrer l’avancée en dépeignant un islam barbare et rattaché à l’idolâtrie antique. L’auteur de la Chanson de Roland (XIe siècle) semble même ignorer que l’islam est une religion monothéiste, puisqu’il fait jurer les « mahométans » par « Mahumet, Apollyon et Tervagant », divinités qui seraient célébrées dans les « mahumeries » (les mosquées) !

Représentations malveillantes

Jusqu’à la fin du XVIe siècle, alors que l’islam est désormais connu des Européens, certains – comme l’Anglais Richard Johnson, auteur de L’Histoire célèbre des sept champions de la chrétienté – représentent les musulmans comme des adorateurs d’idoles de Mahomet. Pour ne pas le confondre avec des statues de saints chrétiens, il est fréquemment représenté nu, parfois en or, comme les héros de la mythologie antique, à l’image d’un vitrail du XIIIe siècle de la Sainte-Chapelle, à Paris. D’un monothéisme iconoclaste, l’islam est transfiguré en idolâtrie polythéiste aux relents préchrétiens.

Une autre représentation, moins farfelue mais tout aussi malveillante, a connu une plus longue postérité : celle d’un Mahomet imposteur. Une image relayée par les auteurs espagnols, pour qui l’enjeu était de « légitimer la conquête de terres musulmanes et la soumission des sujets musulmans au pouvoir des rois chrétiens ».

C’est un juif andalou converti au catholicisme, Pierre Alphonse (1062-1140), qui est l’un des premiers à privilégier cette approche. Il fait ainsi du Prophète un manipulateur ayant érigé son goût du lucre en système religieux. Il tire ses arguments de la Risalat al-Kindi, un recueil de lettres fictives entre un musulman et un chrétien oriental nestorien, Abd al-Masih al-Kindi. Le Prophète y est dépeint sous les traits d’un charlatan avide de pouvoir, ayant joué de la naïveté des Bédouins pour se prétendre messager de Dieu.

Les musulmans jeûnent tout le jour durant le mois de ramadan, mais ce n’est que le prélude à un redoublement de gloutonnerie perverse et de lubricité la nuit

Loin d’être critiqué pour son rigorisme, l’islam passe alors pour un monothéisme mal assimilé dont les aspects ascétiques ne sont qu’une invitation à jouir davantage des biens d’ici-bas : « Les musulmans jeûnent tout le jour durant le mois de ramadan, mais ce n’est que le prélude à un redoublement de gloutonnerie perverse et de lubricité la nuit. »

Marc, chanoine de la cathédrale de Tolède, livre une traduction du Coran en 1210 présentée comme « un élément de l’arsenal intellectuel et spirituel que les chrétiens devaient déployer pour […] ramener les Sarrasins dans le bercail chrétien », analyse John Tolan.

D’autres auteurs imaginent de faux miracles accomplis par le Prophète pour manipuler ses semblables : disposer des graines dans son oreille pour attirer une colombe et faire croire qu’il recevait une révélation divine, dresser un taureau à porter le Coran entre ses cornes, etc. Son tombeau même, par un jeu d’aimants, aurait été artificiellement suspendu entre ciel et terre pour achever de persuader les croyants de la nature prophétique de Mahomet. Dénuées de tout fondement, ces histoires n’en deviennent pas moins de véritables topos de la littérature anti-islamique.

Guerres de religion

La Renaissance porte un regard plus positif sur le Prophète. Nicolas de Cues, le cardinal et ami du pape Pie II, met les « erreurs » de Mahomet sur le compte de sa méconnaissance du Christ, et non sur celui d’une imposture délibérée. Globalement, il ressort de son Coran tamisé (1461) que Mahomet était un promoteur sincère du monothéisme. Dans le contexte des guerres entre catholiques et protestants et de l’expansion de l’Empire ottoman, Mahomet est embrigadé pour discréditer le camp adverse.

Dans son Exhortation à la prière contre le Turc, Luther fait de ce dernier « le fouet et la baguette de Dieu », dont le rôle est de punir l’Église corrompue, d’où les victoires des troupes musulmanes. « Le diable du pape […] est un peu plus grand que le diable du Turc », écrit le père de la Réforme allemande. « La modestie et la simplicité de leur nourriture, de leur vêtement, de leur logis ne s’observent nulle part chez nous », ajoute-t-il dans Des Turcs, dénonçant en creux le faste de l’Église.

Calvin se contente de renvoyer dos à dos mahométans et papistes, ce qui constitue malgré tout une inflexion importante de l’image de l’islam en Europe

De son côté, Calvin se contente de renvoyer dos à dos mahométans et papistes, ce qui constitue malgré tout une inflexion importante de l’image de l’islam en Europe. Les penseurs catholiques le lui rendent bien, Guillaume Postel publiant en 1543 un traité anti­ luthérien intitulé Livre sur l’accord entre le Coran, ou loi de Mahomet, et les évangélistes. Le catholique anglais William Rainolds, dans Calvino-Turcismus, établit même la supériorité de l’islam sur l’anglicanisme, plus rationnel selon lui. Le théologien Michel Servet, adversaire du dogme de la Trinité, va jusqu’à exhorter son lecteur à « écouter aussi ce que dit Mahomet, car on doit accorder une plus grande confiance à une vérité qu’un ennemi reconnaît qu’à cent mensonges des nôtres ».

Réformateur anticlérical

C’est néanmoins le médecin anglais Henry Stubbe qui, le premier, entreprend une réhabilitation sérieuse du Prophète. Dans son Originall and Progress of Mahometanism (1671), il dépeint Mahomet en restaurateur de la pureté du judaïsme et du christianisme. Nous ne sommes pas très loin d’une vision islamique à proprement parler : « Mahomet a certes fait la guerre en Arabie, mais c’était dans le but de restaurer une ancienne religion, pas d’en introduire une nouvelle. »

Stubbe rejette même les légendes qui font de lui un épileptique avec un argument déconcertant : « Rien n’est plus incompatible avec [ce mal] qu’une sexualité immodérée. » Sous sa plume apparaît l’un des principaux arguments en faveur de la réhabilitation du Prophète : sa tolérance religieuse, toujours pratiquée par l’Empire ottoman.

Jusqu’aux Lumières, Mahomet prend même les traits d’un grand réformateur, aux côtés de Confucius et de Zoroastre

Dans les milieux déistes, Mahomet est un héros de l’anticléricalisme. Peu à peu, et jusqu’aux Lumières, il prend même les traits d’un grand réformateur, aux côtés de Confucius et de Zoroastre, y compris pour un Voltaire revenu de son hostilité initiale. « Le Mahomet des Lumières est utile d’abord et avant tout comme un instrument de comparaison avec la vision chrétienne du monde, comme une vérité autre à brandir devant les tenants de la vérité universelle du christianisme », analyse Tolan.

Instrumentalisé par Napoléon à des fins de propagande

« Prodige, il étonna la terre des prodiges / Les vieux sheiks vénéraient l’émir jeune et prudent / Le peuple redoutait ses armes inouïes / Sublime, il apparut aux tribus éblouies / Comme un Mahomet d’Occident. »

C’est ainsi que le jeune Victor Hugo dépeint Napoléon lors de sa conquête de l’Égypte. Que celui qui n’était pas encore empereur ait instrumentalisé la figure du Prophète à des fins de propagande, cela ne fait pas de doute. Mais John Tolan estime que l’admiration de Napoléon était sincère. Lecteur de la traduction du Coran de Savary, il s’est sans aucun doute arrêté sur ce passage dans l’introduction : « Lorsque l’on considère le point d’où [Mahomet] est parti, le faîte de grandeur où il est parvenu, on est étonné de ce que peut le génie humain favorisé des circonstances. »

Les Français qui font partie de la campagne sont, selon Tolan, des « déistes qui s’attendent à se trouver en fraternité d’esprit avec les musulmans d’Égypte ». Un rapport purement livresque à l’islam qui finira par causer l’échec de l’expédition.

Baromètre des relations entre Occident et monde musulman

Goethe et plus généralement les romantiques, comme Carlyle ou Lamartine, auteur d’une biographie du Prophète, font de ce dernier un héros romantique, dont ils louent la quête spirituelle. En ce début de révolution industrielle où le matérialisme naissant fait horreur à nos poètes, le Prophète devient leur alter ego arabe : « Un extatique convaincu, un visionnaire de bonne foi, un enthousiaste politique, mais à qui son enthousiasme laissait toute la lucidité de son génie. »

Dans la lutte entre traditionalistes et réformistes juifs, ces derniers décrivent Mahomet en juif plus accompli que les premiers

La réhabilitation passe également par des penseurs juifs, tels Goldziher ou Grätz. Dans la lutte entre traditionalistes et réformistes juifs, ces derniers décrivent Mahomet en juif plus accompli que les premiers. L’esprit œcuménique atteint son apogée au XXe siècle, à l’heure de « la France, empire musulman », avec Louis Massignon, sincère admirateur de la tradition islamique, dont il appelait, tout en demeurant un fervent catholique, à reconnaître la valeur spirituelle. Ou encore avec Montgomery Watt, promoteur du dialogue interreligieux.

Mais, en ces temps d’insécurité identitaire, les caricatures de l’Autre, qu’on pensait oubliées, ont ressurgi… Avec cette constante : la représentation du Prophète demeure le baromètre des relations entre l’Occident et le monde musulman.


Si souvent caricaturé

John Tolan distingue une approche occidentale de la figure du Prophète qui laisse de côté les fables et se concentre sur l’aspect théologique. Elle est le plus souvent le fait d’érudits, connaisseurs accomplis de l’arabe qui ont eu accès aux sources islamiques. C’est le cas de Riccold de Monte Croce, dominicain de Florence, qui publie vers 1300 un Contra legem Sarracenorum (« contre la loi des Sarrasins »), dans le contexte de la prise de Saint-Jean-d’Acre par les Mamelouks. L’islam ne peut alors plus être réduit à une erreur qui sera immanquablement balayée par la Providence.

Des théories qui perdurent

Dans la vision de Riccold, le Coran a été forgé par le diable, qui « comprit qu’il ne pourrait plus soutenir le polythéisme […]. Il décida donc de créer une nouvelle loi à partir d’éléments tirés de celles de Moïse et de l’Évangile, afin d’égarer le monde ». La thèse évoluera, le prophète de l’islam étant plus tard présenté en habile pasticheur.

Grâce à ses contacts avec des chrétiens hérétiques, comme le nestorien Baheyra, il aurait forgé une compilation d’éléments épars et mal assimilés des doctrines juives et chrétiennes de son temps en les adaptant aux mœurs des Bédouins. Cette théorie, qui dénie toute originalité à l’islam, est encore relayée de nos jours par des chercheurs comme le docteur en théologie Édouard-Marie Gallez.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte