Défense

Rétablissement de la conscription au Maroc : un service commandé

Lors de la fête du Trône, où tous les corps de l’armée sont représentés. Ici à Tétouan, en 2016. © Sources : HCP 2017 et Global Fire power 2018

Si la société s’est emparée du débat sur le retour du service militaire obligatoire, la classe politique, elle, hésite, oscillant entre promotion du patriotisme et interrogations pragmatiques.

La Coupe du trône et la Botola, le championnat de football marocain, ont fait office de sondage grandeur nature. Des tribunes descendent à de nombreuses reprises des chants rejetant en bloc l’idée de réhabilitation de la conscription obligatoire. Un mois après son adoption par le conseil de gouvernement, lundi 20 août, le projet de loi sur le rétablissement du service militaire obligatoire – ou SMO – fait toujours autant jaser dans la rue, mais provoque encore peu de débats publics. C’est que la surprise a été grande.


>>> À LIRE – Maroc : le rétablissement du service militaire devant le Conseil de gouvernement


Quelques jours avant l’annonce, des sites d’information marocains découvrent l’ordre du jour du Conseil des ministres et le projet de loi 44.18, portant sur le rétablissement du service militaire obligatoire. Étonnés, certains refusent tout bonnement d’y croire : jusqu’à l’officialisation de la proposition par l’exécutif, des journalistes assurent qu’il s’agit là d’une erreur d’interprétation et que le projet de loi ne peut porter que sur un sujet connexe, mais en aucun cas sur une réhabilitation pure et dure de la khidma. Cette dernière, instituée en 1966, avait été abandonnée quarante ans plus tard par décret royal.

Il n’est pas question de renforcer les capacités militaires du Maroc sur le champ de bataille, mais plutôt d’encadrer et de former la jeunesse

Les défenseurs du projet de loi reconnaissent eux-mêmes que le rétablissement du SMO n’obéit pas franchement à un impératif de défense nationale. « Il n’est pas question de renforcer les capacités militaires du Maroc sur le champ de bataille, mais plutôt d’encadrer et de former la jeunesse », insiste Mohamed Benhamou, professeur à l’université Mohammed-V, à Rabat, et expert des questions de sécurité. Consultant lui aussi, le colonel à la retraite Hassane Saoud juge que « l’armée peut être un vecteur d’intégration sociale ». Car tel est le pari de ceux qui soutiennent le principe du SMO : ce dernier pourrait aider à combattre un chômage des jeunes endémique, qui s’établit aujourd’hui à plus de 20 %. Une bombe à retardement.

Des peines de prison pour les récalcitrants

Quelques jours avant le conseil de gouvernement du 20 août, le Conseil économique, social et environnemental (Cese), institution consultative, préconisait d’ailleurs « la mise en place d’un “service citoyen” pour tous, s’adressant aux jeunes femmes et hommes aptes ». Les arguments sont les mêmes que ceux de Mohamed Benhamou et de Hassane Saoud : créer un « espace de brassage qui impliquerait les jeunes d’horizons divers dans de grands projets collectifs, contribuant à la consolidation du sentiment d’appartenance à une même communauté nationale ».

« Les Forces armées royales (FAR) ont parmi leurs missions l’assistance aux populations, détaille Hassane Saoud. L’armée est une institution qui forme, mais qui est aussi demandeuse en savoir-faire. » Ailleurs, les conscrits sont souvent employés à des programmes de dynamisation du territoire, comme en Tunisie, où ils participent à la mise en place de cultures de palmiers pour lutter contre la désertification du grand Sud.

Le Maroc pourrait s’acheminer vers un service qui concerne un nombre de jeunes permettant de combler le taux d’attrition naturel de l’armée

Il est acquis pour l’heure que le SMO s’étalera sur douze mois et concernera les jeunes de 19 à 25 ans. La formulation du projet de loi laisse entendre que les femmes pourraient être appelées elles aussi sous les drapeaux. Des peines allant de un mois à un an de prison sanctionneront ceux qui refuseront de répondre à l’appel. Mais des motifs d’exemption, dont « la poursuite d’études » ou des enfants à charge, sont déjà prévus. Les FAR auraient sinon à encadrer quelque 300 000 jeunes par an. Avec un nombre restreint d’appelés chaque année, le Maroc pourrait retomber sur ses pieds, selon l’algérien Akram Kharief, fin connaisseur des questions militaires : « Le Maroc pourrait s’acheminer vers un service qui concerne un nombre de jeunes permettant de combler le taux d’attrition naturel de l’armée. »

Un coût incertain

L’impact à long terme du SMO soulève des interrogations. L’économiste Zouhaïr Aït Benhamou, calculatrice en main, assure sur son blog que la relance budgétaire induite resterait minime et que la conscription ne permettrait à terme qu’une baisse modeste du chômage des jeunes. C’est l’un des aspects qui suscite le plus de scepticisme : le coût de la réforme. Parmi les voix discordantes, certains s’interrogent sur la faisabilité du retour de la conscription, abandonnée en 2006 car trop coûteuse et dépassée sur le plan sécuritaire.


>>> À LIRE – [Édito] Maroc : M6 et le mammouth


En 2017, le Maroc consacrait environ 3 % de son PIB à la défense. Les promoteurs du projet, comme Hassane Saoud, reconnaissent aisément que « réinstaurer le service militaire implique forcément une augmentation du budget de l’armée, pour des raisons d’intendance et de logistique ». « Mais l’institution militaire prodigue des valeurs », poursuit Saoud, confirmant qu’au sommet de l’État le SMO est davantage perçu comme un poste d’investissement que comme une dépense. L’idée vient sans doute du Palais. Elle ne figurait en tout cas dans aucun programme électoral de la majorité. De quoi expliquer qu’un certain nombre de personnalités politiques hésitent à s’exprimer sur le sujet, préférant « attendre que le débat s’invite au Parlement ».

Des partis politiques tiraillés

L’association Tizi, qui prône l’engagement politique des jeunes sans se donner d’étiquette, a de son côté organisé deux débats sur le sujet avec des représentants de tous les courants de la classe politique. « Les jeunes du Parti Authenticité et Modernité (PAM, centre droit) semblaient assez favorables, tandis que ceux du Parti socialiste unifié (PSU) paraissaient hostiles », explique Mohamed Amine Faiz, vice-président de l’association. La petite formation de la gauche radicale – qui dispose d’un élu à l’Assemblée – est le seul parti pour le moment à dire niet. « La généralisation du préscolaire, que l’on appelle de nos vœux, coûterait environ 5 milliards de dirhams. Voilà un poste de dépenses qu’on aimerait voir comblé », glisse un cadre de l’organisation, sous couvert de l’anonymat.


>>> À LIRE – Maroc : le retour du service militaire obligatoire divise


Bien des partis semblent encore hésitants. À commencer par le Parti de la justice et du développement (PJD), dont est issu le chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani. « Les jeunes sont nombreux à avoir une vraie fibre patriotique et à vouloir donner du temps à leur pays, mais ils veulent aussi qu’on respecte leur intelligence et leur liberté », distille, sous le couvert de l’anonymat, un cadre du mouvement. Soufiane Nassif Benlamkadam, engagé auprès de la jeunesse du Parti du progrès et du socialisme (PPS) – la gauche parlementaire, membre de la majorité –, reconnaît que les militants de sa formation craignent que l’on n’inculque aux jeunes des valeurs rétrogrades, notamment un nationalisme étriqué.

Cette méfiance a des racines historiques. Hassan II, père de l’actuel monarque, avait institué la conscription alors qu’il était engagé dans un face-à-face violent avec la gauche et après qu’un vent de révolte avait soufflé sur le royaume. « Le service ne peut pas être la réponse aux récentes manifestations sociales », prévient le militant du PPS. Il y a encore du temps pour mener le débat. La note de cadrage du projet de loi de finances 2019, rendue au début d’août, ne prévoyait pas de conscription militaire. Aucune date n’a été avancée quant à l’adoption définitive du projet de loi.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte