Diplomatie

[Édito] Fatou Bensouda et les deux empires

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Fatou Bensouda, en juillet 2018 à La Haye. © Wiebe Kiestra pour JA

Entre ceux qui vilipendent à tort la Cour pénale internationale (CPI) et ceux qui la critiquent à raison, l’espace se réduit chaque mois un peu plus, au point que l’on se demande si l’institution, née il y a vingt ans du traité de Rome, n’est pas à court terme menacée d’asphyxie prématurée.

John Bolton, le conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump, néoconservateur façon pitbull qui a lancé le 10 septembre une violente charge contre la CPI, relève manifestement de la première catégorie : si la Maison-Blanche qualifie par sa voix la Cour d’« illégitime » et de « déjà morte », tout en menaçant la procureure Fatou Bensouda et ses équipes de représailles personnelles, ce n’est certes pas parce que le tribunal de La Haye a eu jusqu’ici une fâcheuse tendance à ne s’en prendre qu’aux Africains.

Tout au contraire : c’est pour avoir simplement « considéré » l’ouverture d’enquêtes visant des exactions commises par des militaires non africains – américains en Afghanistan et israéliens à Gaza – et, par là même, tenté de se défaire des accusations d’« afrocentrisme » qui pèsent sur son travail que Mme Bensouda est aujourd’hui dans le collimateur du sniper John Bolton.

Lequel avertit : si la procureure persiste, elle et ses collaborateurs seront interdits d’entrée aux États-Unis, où leurs avoirs, s’ils en ont, seront gelés. « Nous prendrons note, ajoute-t-il, des pays qui coopéreront avec la CPI dans le cadre d’enquêtes sur les États-Unis ou leurs alliés. »


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« Way of life »

Cette charge agressivement unilatéraliste trouve son pendant dans ce qu’est devenue la politique africaine de Washington sous Donald Trump : sécurité et business, sans aucune vision d’ensemble. Deux pays illustrent ces deux cas de figure.

Le Niger, tout d’abord. Dans la plus grande discrétion, la CIA est en train de construire à Dirkou une base pour ses drones Reaper, laquelle s’ajoute à celles dont disposent déjà les forces spéciales américaines à Agadez et à Niamey. Objectif : la Libye, plus particulièrement le Sud-Ouest et la localité d’Oubari, repaire de bandes jihadistes contre lesquelles cinq raids meurtriers ont été opérés depuis le début de 2018 (le dernier, fin juillet).

La RD Congo ensuite. Apparemment, c’est le seul pays africain où l’administration Trump se préoccupe réellement de démocratie, si l’on en juge par les diatribes anti-Kabila de l’ambassadrice à l’ONU, Nikki Halley.

S’il est un point pourtant sur lequel Donald Trump et Xi Jinping se rejoignent, c’est bien dans le rejet absolu de la CPI

La réalité est ailleurs, et il suffisait pour s’en convaincre d’assister aux auditions devant le Sénat du nouveau représentant de Washington à Kinshasa, lequel a été confirmé le 6 septembre : il y a été beaucoup plus question des minerais du sous-sol congolais, « stratégiques » pour les États-Unis, et de la nécessité d’en sécuriser les approvisionnements que des droits de l’homme.


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L’Amérique étant (re)devenue une hyperpuissance brutale au pouvoir extraterritorial abusif, la question est de savoir qui a le courage de s’y opposer – étant entendu que l’Afrique, toujours aussi dépendante, n’en a pas les moyens.

L’Europe ? Le défi migratoire, sur l’analyse duquel l’Union européenne est profondément divisée, lui tient lieu de prisme unique et déformant à travers lequel tout est vu, soupesé, décidé.

Y compris le discours récurrent en forme de storytelling sur l’« Afrique émergente », ainsi que la réduction du politique au binôme simpliste « bonne » ou « mauvaise » gouvernance. Autant de fictions dont l’avantage est de justifier des politiques d’immigration de plus en plus verrouillées : pourquoi diable vouloir fuir un start-up continent si plein d’opportunités ?

Seule la Chine, en réalité, forte de sa réussite économique, de son ascension sans limites visibles, de son passé anticolonial et de sa volonté planétaire de remodeler un monde postoccidental, semble en mesure d’offrir une alternative d’autant plus séduisante qu’elle surfe allègrement sur le ressentiment antiaméricain, palpable depuis l’implosion, il y a dix ans, du système bancaire occidental et renforcé par l’exercice du pouvoir de Donald Trump.

Reste que, s’il influence d’une manière ou d’une autre une quarantaine de pays africains, l’empire de Xi Jinping a une limite précise : son modèle culturel, son way of life, ses valeurs n’attirent pas les Africains, contrairement à la fascination que continuent à exercer l’Amérique de Nord et – dans une moindre mesure – l’Europe.


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Cette dimension essentielle du soft power n’est d’ailleurs pas, pour l’instant, une priorité pour Pékin, qui ne propose à l’Afrique ni ses valeurs ni même son modèle, mais un ensemble de solutions made in China, connectées à cette formidable projection de puissance qu’est l’initiative « la Ceinture et la Route ».

Humiliatrice

S’il est un point pourtant sur lequel Américains et Chinois se rejoignent, c’est dans le rejet d’une CPI à laquelle ils n’adhèrent pas et qui n’est plus soutenue financièrement que par une poignée de pays européens, le Japon et le Canada.

Les premiers s’arrogent seuls le loisir de poursuivre et sanctionner qui ils veulent – l’Iran, la Russie, le Venezuela – de façon totalement illégale au regard du droit international qui, de toute façon, ne s’applique pas à eux. Les seconds considèrent la Cour comme l’émanation humiliatrice d’anciennes puissances coloniales. Entre les deux, Fatou Bensouda a de moins en moins d’espace pour respirer.

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