Politique

Reconnaissance par Macron de la torture en Algérie : un geste historique

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h38

Par  Benaouda Lebdai

Benaouda Lebdai est professeur des universités et chroniqueur littéraire, spécialiste de littérature africaine.

Le président français Emmanuel Macron.

Le président français Emmanuel Macron. © Franck CRUSIAUX/REA

À travers la reconnaissance de la responsabilité de la France dans l’assassinat de Maurice Audin, c’est la mémoire de tous les martyrs qui est saluée, selon le professeur Benaouda Lebdai.

Henri Alleg fut interpellé le 12 juin 1957 à Alger, le lendemain de l’arrestation du militant communiste Maurice Audin. Après avoir été torturé puis jeté à la prison de Barberousse, il écrit secrètement des pages sur l’horreur subie, qu’il transmet discrètement à ses avocats. La Question, essai autobiographique, sera publiée aux Éditions de Minuit en 1958 et immédiatement censurée par la France.

L’engagement d’Henri Alleg dans cet ouvrage fera date car il y dénonce la pratique de la torture par les parachutistes français en Algérie. Il dénonce ce qu’ont subi Maurice Audin, Djamila Bouhired – condamnée à mort mais sauvée de la sinistre guillotine par Simone Veil –, Abderrahmane Taleb et des milliers de combattants algériens pour l’indépendance de l’Algérie.

Nouvelles relations

Henri Alleg aurait été satisfait de vivre la journée historique du jeudi 13 septembre 2018 : le président français, Emmanuel Macron, a alors reconnu officiellement la responsabilité de la France quant aux tortures et à l’assassinat de Maurice Audin. À travers ce dernier, ce sont Henri Alleg, Georges Hadjadj, Larbi Ben M’hidi, toutes les Djamila, et les milliers d’autres qui sont reconnus victimes d’un colonialisme aveugle.

L’acte d’Emmanuel Macron marque ainsi le début de nouvelles relations entre la France et l’Algérie. Car c’est la reconnaissance que le colonialisme est un crime contre l’humanité, c’est la reconnaissance de tous les Algériens morts sous la torture pendant la guerre de libération, la reconnaissance de la responsabilité de la France, soixante et un ans après les faits.


>>> À LIRE – Affaire Maurice Audin : la France amorce un virage mémoriel avec l’Algérie


Dans un moment émouvant et un geste symbolique pour toutes les victimes, Emmanuel Macron a demandé « pardon » au nom de la France à Josette Audin, âgée de 87 ans, qui ne s’est jamais remariée, a élevé seule ses trois enfants tout en luttant pour la reconnaissance d’un assassinat d’État. Assistant de mathématiques à l’université d’Alger, Maurice Audin fut arrêté par les parachutistes dans son appartement du côté de Belcourt, non loin de celui d’Albert Camus, pour avoir hébergé ses camarades militant pour l’indépendance du pays. Emmené au « centre de tri » d’El-Biar, il fut torturé. Puis, séquestré dans une ferme à Fondouk, il fut assassiné le 21 juin 1957, à l’âge de 25 ans.

Ordre de tuer

Henri Alleg témoigne de ce que Maurice Audin a subi dans cette villa désaffectée. Il décrit qu’il était « en slip, allongé sur une planche, des pinces reliées par des fils électriques à la magnéto, fixées à l’oreille droite et à l’orteil du pied gauche ». Un an avant son décès, le général Aussaresses a reconnu avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin, révélant alors qu’il avait été assassiné au couteau « pour faire croire que c’était les Arabes qui l’avaient tué ». Selon la version communiquée par les parachutistes à Josette Audin, son mari s’était échappé lors d’un transfert.

Un scénario souvent répété, comme l’ont dénoncé l’avocate Gisèle Halimi, qui a défendu Djamila Boupacha, ou encore son confrère Jacques Vergès dans Pour Djamila Bouhired (1957). Dans Mémoires d’une combattante de l’ALN, Zohra Drif raconte le supplice qu’ont enduré les moudjahidine : « gégène, baignoire, bouteille, chalumeau, ongles et morceaux de peau ainsi que les talons arrachés à coup de tenailles, électricité… ».

Il faudra surmonter les non-dits pour une histoire apaisée

« Feux mal éteints »

L’acte d’Emmanuel Macron est salué par l’Algérie comme « un pas positif louable », « une avancée », comme l’a déclaré Tayeb Zitouni, ministre des Moudjahidine. Les Algériens perçoivent ce geste historique comme le symbole de la reconnaissance de tous les martyrs de la révolution disparus dans les mêmes conditions. Pour l’Algérie, Maurice Audin est un chahid mort pour la patrie, tout comme Fernand Iveton, arrêté et condamné à mort le 11 février 1957 ou encore Henri Maillot, militant communiste torturé et exécuté. Ces hommes sont les symboles du refus de la machine coloniale, les symboles de la liberté d’être, et ils l’ont payé de leur vie.

L’ouverture des archives, annoncée ce 13 septembre par le président français, pourrait permettre de savoir où se trouve le corps de Maurice Audin. « Il n’a jamais été retrouvé, comme ceux de milliers d’Algériens pendant la bataille d’Alger », rappelle Benjamin Stora. Je rejoins les propos de cet historien sur l’idée qu’il faut « sortir de l’effacement, pour une réconciliation possible ». Du côté algérien, dès 1962, fut inaugurée la place Maurice-Audin, près de l’université d’Alger, où il enseignait.

Emmanuel Macron a envoyé un signal en faveur d’un rapprochement entre l’Algérie et la France, deux pays si proches par leur histoire commune forte, pour une mémoire apaisée. Car, pour Benjamin Stora, « la guerre d’Algérie réveille sans cesse de vieilles blessures qui n’en finissent pas de cicatriser. Cette guerre menée contre les Algériens qui réclamaient leur indépendance apparaît comme un mélange tragique de souvenirs cruels, de regrets, peut-être de remords… “Des feux mal éteints”, comme l’écrivait le journaliste Philippe Labro. »

Le traumatisme colonial est lourd, il faudra en sortir – sans oublier – grâce à un enseignement équitable de l’histoire de l’Algérie et de la France. Surmonter les non-dits pour une histoire apaisée.

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