Politique

[Tribune] Une utopie maghrébine

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Après des études à Paris et un passage chez Havas notamment, Hamza Hraoui est rentré au Maroc en 2013 pour s'occuper des affaires publiques et de la communication d'un groupe agricole panafricain. Il est fondateur et délégué national de l'antenne politique En Marche au Maroc.

L'idée d'un Maghreb uni continue de faire fantasmer. Ici des manifestants de Jerada, au Maroc, en février 2018 (photo d'illustration). © AP/SIPA

Le Maghreb uni est une idée lointaine et incertaine qui continue de faire fantasmer. L'échec de l'unification s'explique notamment par le non-renouvellement des élites, d'après le militant marocain Hamza Hraoui.

Cinq juillet 2033 : la frontière maroco-algérienne n’en est plus vraiment une depuis l’édification du Grand Maghreb. Les vacances battent leur plein, et les touristes venant de part et d’autre découvrent leurs voisins respectifs. La seule autoroute reliant Oran à Oujda ne suffit plus à absorber la forte affluence. Les gouvernements des deux pays pressent l’organe exécutif de réfléchir à de nouvelles infrastructures.

La Tunisie demande à intégrer le nouveau réseau autoroutier transmaghrébin. Les chefs d’État concernés se veulent rassurants : avant la Coupe du monde organisée par le Maghreb réuni en 2034, de nouveaux tronçons seront ouverts à la circulation.

Le rêve d’un Maghreb uni

Imaginez que ce soit là l’actualité de la région dans un futur proche… Hélas ! La réalité, moins rose, impose de constater, impuissants, le blocage dramatique de l’intégration maghrébine. Toutes les populations de cette partie septentrionale et homogène du continent rêvent pourtant d’une reconstitution politique et économique. Le Maghreb, qualifié par le célèbre écrivain marocain Abdellah Laroui d’idée lointaine et incertaine, continue de faire fantasmer.

L’échec de l’unification est à chercher dans la conjonction délétère de l’autoritarisme et du non-renouvellement des élites

Pour l’instant, le rêve gît, inerte, sans doctrine diplomatique claire pour le réanimer. Le conflit du Sahara occidental ne peut, à lui seul, expliquer cette léthargie. Hier, l’Allemagne et la France étaient les pires ennemis. Aujourd’hui, l’Érythrée et l’Éthiopie rouvrent la frontière fermée ces vingt dernières années.

Demain, le Maroc et l’Algérie n’auront donc aucun mal à dépasser un différend postcolonial qui s’enlise mais qui, rappelons-le, ne les oppose pas directement. Alors comment réhabiliter l’idée du Maghreb à l’heure du défi de la migration, de la montée en puissance de l’extrême droite en Europe et de la colonisation industrielle et numérique de la Chine et des États-Unis ?


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Pour répondre à ces questions, il faut d’abord admettre que les fragiles fils de soie auxquels l’idée du Maghreb uni est attachée se déploient sur le terrain des valeurs et de la foi dans la liberté. Que l’on admette aussi que les régimes du Maghreb sont moins victimes de la force de leurs ennemis extérieurs que de leurs démons intérieurs. Partout, les fractures sociale, générationnelle et territoriale s’accentuent. Et avec elles, la dislocation des nations.

L’échec de l’unification est à chercher dans la conjonction délétère de l‘autoritarisme et du non-renouvellement des élites. La frustration du peuple maghrébin fait écho à la démission de ces dernières. Un projet commun porté par une entité politique régionale, elle-même constituée d’une nouvelle élite économique et politique, peut stopper le délitement de nations si proches culturellement mais encore très éloignées politiquement.

Le défi n’est plus de construire des blocs économiques plus forts, mais de bâtir une réelle communauté de valeurs

Exemple tunisien

La réussite, non sans difficulté, de l’intégration européenne repose avant tout sur l’acceptation d’un modèle démocratique et de ce qu’il a pu apporter : protection avec l’État providence, cohésion sociale et une économie qui respire la confiance.

À ce chapitre, la Tunisie est une lueur d’espoir politique dans la région. Les futures élections – législatives et présidentielle – seront un crash test pour 98 millions de personnes. Car, si la Tunisie réussit, d’autres pays ne pourront que s‘en inspirer afin d‘éviter de se décrédibiliser aux yeux de leurs populations et du monde. Il y aurait alors de fortes chances que le Maroc et l’Algérie se mettent à l’heure tunisienne en réunissant tous les courants démocrates.


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Loin de la démagogie consistant à imposer des concepts idéologiques prêts à l’emploi, mais loin aussi de tout optimisme béat en rupture avec la réalité, l’enjeu est d‘accepter que la démocratie soit l‘unique véhicule d‘un développement viable et, in fine, d’une intégration régionale solide. L’État de droit, la séparation des pouvoirs, une e-administration, un investissement massif dans la santé, l’éducation et les sciences, et ce partout au Maghreb, en seront les préalables.

Ne négligeons pas non plus l’apport capital de ce qui devrait être l’une de nos plus grandes richesses : une langue en partage pour forger plus aisément un destin collectif. Un idiome commun est essentiel pour accroître les connaissances et faciliter leur échange. L’arabe maghrébin – la darija – fait certes partie du quotidien, et c’est une chance inouïe.

Mais imaginons l’apport d’une langue unifiée sur un territoire plus vaste que l’espace Schengen ! Un technicien agricole marocain pourrait aider un céréaliculteur algérien. Un professeur d’histoire tunisien pourrait transmettre son savoir à un enfant privé d‘école en Libye. Le défi n’est plus de construire des blocs économiques plus forts, mais de bâtir une réelle communauté de valeurs.

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