Économie

Coopération : Berlin, la tentation africaine

Usine d’assemblage de véhicules Volkswagen, à Relizane, en Algérie. © Zohra Bensemra/REUTERS

Réputée pour son excellence industrielle et sa capacité à innover, l’Allemagne n’entend plus jouer les seconds rôles sur le continent. Si la volonté politique est réelle, la frilosité des entreprises de la quatrième puissance mondiale limite encore cette ambition.

Moins d’un an après son premier voyage sur le continent – en Éthiopie, en Afrique du Sud et au Liberia –, la chancelière Angela Merkel vient d’achever à la fin d’août une nouvelle minitournée africaine. Accompagnée d’une importantes délégations d’hommes d’affaires de son pays, elle a visité en trois jours le Sénégal, le Ghana et le Nigeria et, le 17 septembre, elle était à Alger. Rien d’étonnant à cela : depuis dix-huit mois, le gouvernement et le patronat allemands remettent à plat la stratégie africaine de la quatrième puissance mondiale.

« Nous devons passer du statut d’exportateur à celui d’investisseur et de partenaire », martelait Günter Nooke, le conseiller spécial de la chancelière pour l’Afrique, rencontré en juin à Paris. Géant industriel mondial – de l’automobile, de la machinerie, de la chimie et de la pharmacie notamment –, également à la pointe dans les énergies renouvelables et le numérique, Berlin reste à son goût un acteur trop modeste sur le continent.

Des exportations vers l’Afrique qui dépassent celles des entreprises françaises

En 2016, l’Afrika-Verein der deutschen Wirtschaft – la principale association patronale pour les échanges avec l’Afrique –, établie à Hambourg, estimait à 25,6 milliards d’euros le total des exportations des groupes allemands vers le continent. C’est une performance honorable, dépassant même celle de la France (25,5 milliards d’exportations la même année), qui bénéficie pourtant d’une expérience africaine plus ancienne.

Mais l’Afrika-Verein évalue à seulement 10,4 milliards d’euros le stock d’investissements allemands en Afrique (dont 65 % en Afrique du Sud). En comparaison, les investissements français en cours sont estimés à 57,9 milliards et mieux répartis géographiquement.

Mamadou Diop/AP/SIPA

En dehors de la nation Arc-en-Ciel –avec laquelle les groupes allemands ont toujours eu des échanges et des investissements soutenus (y compris pendant l’apartheid) – et du Maghreb (la Tunisie et le Maroc échangent beaucoup avec l’Allemagne), la présence germanique est plutôt faible, particulièrement dans les pays subsahariens francophones. Parmi ces derniers, seule la Côte d’Ivoire apparaît parmi les dix pays africains avec lesquels les Allemands commercent le plus.

Aversion au risque

« Jusqu’à présent, nos compagnies ont davantage misé sur l’Europe de l’Est, les États-Unis, l’Asie et l’Amérique du Sud », reconnaît le directeur de l’Afrika-Verein, Christoph Kannengiesser. Le responsable patronal espère que la donne va changer avec la priorité africaine affichée par Angela Merkel depuis 2017 et la présidence allemande du G20, dont la principale réalisation est l’élaboration du plan Compact with Africa, qui vise à promouvoir les investissements privés des pays membres sur le continent.


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« Du fait de leur aversion au risque et de leur manque de connaissance du terrain, les groupes allemands privilégient les opérations à court terme, notamment pour des prestations de conseil et d’ingénierie technique, mais gèrent durablement beaucoup plus rarement des infrastructures ou des usines », observe le français Thierry Lauriol, du cabinet Jeantet. Cet avocat d’affaires, actif dans les infrastructures et le secteur extractif, a été appelé par la chancellerie allemande pour aider à l’élaboration de sa stratégie africaine.

Malgré cette présence relativement modeste au sud du Sahara, il y a une réelle demande africaine pour l’expertise allemande. « L’Allemagne est un pays parmi les plus novateurs sur le plan technologique », estime Babacar Ngom, PDG du groupe agroalimentaire et immobilier Sedima et président du Club des investisseurs sénégalais. « Le secteur privé au Sénégal pourrait largement tirer profit de cette coopération. Mais si, et seulement si, on met l’accent sur des coentreprises avec des acteurs locaux pour avoir un réel effet d’apprentissage », prévient-il.

Même son de cloche au Rwanda. « Nous voyons les investisseurs allemands comme d’excellents partenaires de la stratégie visant à transformer notre économie », estime Emmanuel Hategeka, directeur des opérations du Rwanda Development Board. Outre Volkswagen, plusieurs compagnies germaniques se sont établies à Kigali – dans les secteurs de l’énergie, de l’immobilier ou de l’agroalimentaire –, comme Strawtec, fabricant de matériaux de constructions écologiques.

Arguments d’abord politiques

Seulement, avant d’augmenter sensiblement leurs investissements, les entreprises allemandes doivent franchir encore des étapes. Pour Julia Leininger, chercheuse à l’Institut allemand de développement (DIE) de Bonn, « l’Allemagne est un entrant tardif sur les marchés africains, et les arguments avancés par le gouvernement pour cette offensive sont d’abord politiques avant d’être économiques ».

Le ministre de la Coopération économique et du Développement, Gerd Müller, membre de la CSU (Union chrétienne-sociale, la frange la plus à droite de la coalition au pouvoir), relie la nécessité d’investir en Afrique à celle de limiter les migrations vers l’Allemagne. La chancelière, plus modérée, indique qu’elle veut privilégier les pays ayant une bonne gouvernance, tels que le Ghana. « Ce ne sont pas des arguments de nature à faire bouger les groupes allemands, qui risquent d’être mal perçus par les partenaires africains, d’abord intéressés par les questions touchant au transfert de compétences, de formation et de soutien financier », estime la chercheuse.

« L’impulsion donnée par le gouvernement fédéral est positive, mais les ambitions allemandes doivent être accompagnées par la mise en place d’outils », fait quant à lui valoir Christoph Kannengiesser. « Le soutien financier, les systèmes de garanties et d’assurances disponibles pour les entreprises allemandes, en particulier pour celles de taille moyenne, sont encore bien insuffisants », affirme le directeur de l’Afrika-Verein.

Siemens, Bosch et Merck, des investisseurs historiques

Il rappelle par ailleurs que l’aide de la banque de développement publique allemande, KFW, et celle de sa filiale pour l’investissement dans les groupes privés (DEG) ont, certes, augmenté les engagements de ces établissements en Afrique, mais ceux-ci ne font pas de favoritisme envers les groupes allemands, l’opinion publique à Berlin étant opposée au concept d’aide liée.

REUTERS

Pour le moment, l’Allemagne en Afrique est essentiellement représentée par des grands groupes, parmi lesquels trois investisseurs historiques : le géant de l’énergie, de l’électronique et des transports, Siemens ; le fabricant d’outils, de machines et pièces automobiles Bosch ; et le pharmacien Merck. Le PDG de Siemens, Joe Kaeser, seul grand patron allemand ayant accompagné Angela Merkel dans sa tournée ouest-africaine en août, est l’un des plus actifs, à l’affût de contrats dans le domaine de l’énergie, notamment au Nigeria et en Égypte.

La directrice Afrique australe et Afrique orientale de Siemens, Sabine Dall’Omo, siège au comité exécutif du groupe et est membre du conseil d’administration de l’Afrika-Verein. Son homologue chez Bosch, Markus Thill, également très actif au sein de l’association patronale, est lui aussi à la manœuvre pour étendre ses activités et convaincre ses grands clients industriels – dont les groupes automobiles Volkswagen, Daimler et BMW – de venir s’installer sur le continent.


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« Nous sommes présents dans treize pays, dont trois sont majeurs pour nous : l’Afrique du Sud, où nous comptons quatre usines, le Maroc, où nous avons accru notre présence pour répondre aux besoins de Renault et PSA, ainsi que l’Égypte », indique-t-il. Quant à Merck, la société est impliquée depuis des décennies en Afrique du Nord ainsi qu’en Afrique du Sud.

Contourner les quotas d’importation

En dehors de ces trois « moteurs » de l’offensive allemande, les choses mettent du temps à se concrétiser. « La coordination entre le gouvernement et les groupes privés est parfois compliquée en Allemagne, pays fédéral donc décentralisé, mais on sent un net regain d’intérêt pour le continent tant du côté politique qu’économique », indique Erick Yon, qui dirige GreenTec Capital Partners, un fonds d’investissement dévolu aux PME technologiques et environnementales sur le continent.

Établi à Francfort, cet Allemand d’origine camerounaise a présenté au Bundestag en début d’année une note sur les opportunités économiques en Afrique. « Plusieurs patrons de grands groupes ont demandé à nous rencontrer ces derniers mois pour discuter de partenariats, et, désormais, dans toutes les grandes manifestations économiques allemandes, le thème de l’Afrique est abordé », note-t-il.

Des changements stratégiques ont été amorcés chez certains groupes. Volkswagen, qui a pendant longtemps exclu tout projet de fabrication de voitures sur le continent en dehors de l’Afrique du Sud, a revu sa stratégie industrielle. Depuis deux ans, le groupe détenteur des marques Audi, Seat, Skoda et Porsche a successivement annoncé des projets d’usines d’assemblage en Algérie, au Kenya, au Rwanda, au Ghana et au Nigeria.

Zohra Bensemra/REUTERS

Bien sûr, derrière chacune de ces annonces, il y a la possibilité de contourner les quotas d’importation de plus en plus restreints dans ces pays, et il faudra des années avant que ces usines s’approvisionnent localement. Mais il existe désormais une volonté des dirigeants, dont le patron Afrique subsaharienne, Thomas Schaeffer, qui voit le Rwanda comme un laboratoire, de s’impliquer durablement dans ces pays.

Les banquiers encore craintifs

« Les divisions camions et bus de Daimler ont également fait du continent une priorité commerciale », observe Christoph Kannengiesser. Autre nouveau grand acteur sensible aux arguments en faveur de l’Afrique de la chancelière : Deutsche Telekom. Très présent en Europe centrale et en Europe orientale, il avait jusqu’à présent complètement fait l’impasse sur le continent, en dehors d’une petite filiale sud-africaine. Or il a annoncé le 25 août son intention d’entrer au capital d’Ethio Telecom, la compagnie téléphonique publique éthiopienne, que le Premier ministre Abiy Ahmed prévoit de privatiser.

Pour réussir son offensive africaine, l’Allemagne devra aussi faire évoluer les grandes banques du pays. Or les géants de Francfort sont encore trop craintifs. « Le secteur financier, notamment la Deutsche Bank – à la pointe sur le financement de projets à l’international – et la Commerzbank – spécialiste du soutien aux exportateurs – n’ont pas acquis l’expérience de leurs concurrents français et se montrent réticents à soutenir leurs clients allemands sur le continent, notamment les PME », regrette Christoph Kannengiesser.

Le responsable patronal espère que les géants industriels qui misent dorénavant sur le continent entraîneront un changement d’attitude des banques. Afin qu’elles soutiennent non seulement leurs grands projets africains d’ingénierie, d’usines et d’infrastructures, mais aussi ceux de leurs sous-traitants allemands.


Pas de lien privilégié avec les anciennes colonies

« La colonisation allemande, de 1880 à 1919, est finie depuis un siècle. Elle n’a pas créé les mêmes liens économiques que d’autres pays européens », explique Christoph Kannengiesser, directeur de l’Afrika-Verein. À la fin de la Première Guerre mondiale, le Tanganyika va au Royaume-Uni, le Cameroun et le Togo sont partagés entre la France et le Royaume-Uni, le Rwanda-Burundi est donné à la Belgique, et la Namibie devient un dominion de l’Union sud-africaine.


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 C’est dans ce dernier territoire qu’une communauté allemande continue de se maintenir. Pour autant, Windhoek n’est pas la cible favorite de Berlin. « La taille des marchés est un argument clé pour attirer nos groupes. Or la Namibie ne compte que 2,5 millions d’habitants… », indique Kannengiesser. Ce qui explique que le Nigeria ou la Côte d’Ivoire séduisent plus les Allemands que la Namibie.

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