Diplomatie

Libye – Mary Fitzgerald : « Haftar est moins fort qu’au début de l’année »

Le maréchal Khalifa Haftar, en 2011 à Benghazi. © Anja Niedringhaus/AP/SIPA

À l’approche d’échéances électorales de plus en plus hypothétiques, tensions et violence refont surface, tandis que les protagonistes de la crise semblent naviguer à vue. Décryptage.

Jeune Afrique : Combats à Tripoli, menaces du maréchal Haftar contre l’Algérie, attentat de Daesh contre la Compagnie nationale de pétrole (NOC)… Comment expliquer la crise que traverse le pays après quelques années de calme relatif ?

Mary Fitzgerald(*) : Alors que le processus politique part à la dérive, avec des élections avant la fin de l’année qui paraissent désormais improbables, certains acteurs veulent saisir l’opportunité d’avancer leurs pions sur le terrain, avant que la situation générale ne change encore de manière substantielle.

Quelle est maintenant la situation à Tripoli ?

Elle est toujours tendue, avec des pics de violence malgré les accords affichés et les cessez-le-feu. Beaucoup de Tripolitains croient que la situation va aller de mal en pis avant une amélioration. Mais il y a des craintes réelles que les tensions actuelles ne dégénèrent en une conflagration plus étendue, impliquant des acteurs extérieurs à la ville.

Dans ce contexte, Sarraj peut-il encore jouer un rôle dans l’avenir de la Libye ?

Sarraj a toujours été faible et ne bénéficie pas d’un réel soutien populaire. Pour autant, ça ne l’empêche pas de nourrir des ambitions politiques, y compris présidentielles.

Quels sont les obstacles à l’adoption de la Constitution ?

La Chambre des représentants a échoué à faire passer la loi permettant l’organisation d’un référendum pour l’adoption de la Constitution. Une partie de cet échec est à imputer aux oppositions au projet de Constitution lui-même, que certains voudraient voir révisé.


>>> À LIRE – Khalifa Haftar : « La Libye n’est pas encore mûre pour la démocratie »


Pourquoi la France insiste-t-elle pour que les élections se tiennent avant fin 2018 ?

La France considère que l’absence de légitimité électorale des institutions libyennes actuelles est l’une des principales raisons de la crise libyenne.

L’Italie ne semble pas partager cette analyse…

Comme beaucoup à l’intérieur et à l’extérieur, l’Italie se montre sceptique sur la tenue d’élections dans un environnement si polarisé. Elle craint un risque d’escalade militaire en l’absence d’un cadre de travail légal et constitutionnel. Et beaucoup de Libyens, sur tout le spectre politique, partagent ces inquiétudes.

Haftar, que soutient la France, serait-il le grand favori d’une élection avant la fin de l’année ?

Pas nécessairement. Haftar est moins fort qu’il ne l’était au début de l’année. En partie à cause des tensions internes dans son propre camp. Il a aussi perdu de sa légitimité auprès des Libyens ordinaires cet été, après sa tentative de transférer la gestion des terminaux pétroliers à la NOC de l’Est, non reconnue. Par ailleurs, il ne s’est pas explicitement déclaré candidat à l’élection présidentielle, si elle se tient. Beaucoup estiment d’ailleurs qu’il trouvera probablement un accord avec un candidat qui s’engagera à lui confier la direction de l’armée dans le futur gouvernement.

La force de Haftar repose essentiellement sur le soutien qu’il reçoit d’acteurs étrangers

En l’espace de quelques jours, le maréchal Khalifa Haftar a qualifié l’Italie d’« ennemie » avant de rencontrer le ministre des Affaires étrangères, Enzo La Moavero Milanesi, lors d’une réunion à Benghazi. Comment comprendre ces incessants revirements ?

Ce n’est pas la première fois que Haftar change publiquement de position sur l’Italie. En fait, en coulisses, les désaccords sont encore plus profonds qu’il n’y paraît publiquement.

Il semble qu’il devrait finalement participer à la Conférence de Rome…

Rome estime, malgré tout, que le maréchal Haftar doit nécessairement faire partie de la solution. Mais la question du rôle qu’il pourrait ou devrait jouer n’est pas tranchée.

Il a été qualifié successivement d’homme des Américains, puis des Russes, puis des Émirats et de l’Égypte, et plus récemment comme celui de la France. Où se situe-t-il précisément ?

Haftar a plusieurs alliés étrangers, tous cruciaux. L’Égypte et les Émirats sont les plus importants. Mais cela ne signifie pas qu’il a toujours agi en fonction des demandes ou des conseils de ses soutiens.

Bien que très affaibli et ayant perdu tous ses sanctuaires territoriaux, Daesh peut à nouveau exploiter la situation actuelle

Il est difficile d’imaginer qu’il ait pris ses dernières initiatives sans concertation avec ses parrains internationaux…

La force de Haftar repose essentiellement sur le soutien qu’il reçoit d’acteurs étrangers. Mais, encore une fois, cela ne signifie pas qu’il agit systématiquement en fonction de leur agenda. À certaines occasions, son comportement a irrité Le Caire, en particulier.

Daesh peut-il prospérer à nouveau dans un tel contexte ?

Déjà, entre 2014 et 2015, Daesh avait tiré profit de la lutte entre factions pour s’établir dans le pays et étendre sa présence à travers le territoire libyen. Bien que très affaibli et ayant perdu tous ses sanctuaires territoriaux, Daesh peut à nouveau exploiter la situation actuelle, comme l’ont démontré les attaques contre la NOC, le 10 septembre, et contre la commission électorale, en mai.

Qu’en est-il des milices madkhalistes ? ­Sont-elles réellement liées à l’Arabie saoudite ou s’agit-il d’une simple convergence idéologique ?

Le mouvement madkhaliste salafiste a pris de l’ampleur et gagné en influence à travers toute la Libye depuis 2014. En particulier dans l’Est, où l’enrôlement de ses adeptes par Haftar pour son opération Dignité menée contre les milices islamistes leur a donné un poids considérable dans la sphère sécuritaire mais également religieuse et sociale.

Ils suivent le cheikh saoudien Rabi al-Madkhali, qui a émis plusieurs fatwas leur commandant de soutenir Haftar. Il y a beaucoup de spéculations en Libye sur leurs liens avec Riyad, certains n’hésitant d’ailleurs pas à les qualifier de cheval de Troie des Saoudiens. Mais jusqu’à maintenant personne n’a été en mesure de le prouver.

(*) Mary Fitzgerald est co-auteure de « The Libyan Revolution and Its Aftermath » (« La révolution libyenne et ses conséquences »)

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte