Politique

Ouganda : Bobi Wine face à Yoweri Museveni

© Jeune Afrique

Les deux semaines de détention de Bobi Wine, le « président des ghettos » ougandais, ont encore renforcé son aura auprès d'une partie de la jeunesse et lui ont attiré des sympathies à l'international. Et le président Yoweri Museveni a désormais un opposant de poids, pour le moment en exil aux États-Unis.

«Un soldat a frappé ma porte avec une barre de fer et la porte est tombée. Nous nous sommes regardés dans les yeux. Un autre a pointé un revolver contre ma tempe et m’a ordonné de m’agenouiller. Avant que mes genoux aient pu atteindre le sol, il a utilisé la même barre de fer pour me frapper. » Le récit qu’a fait Bobi Wine de son arrestation, le 14 août à Arua (nord-ouest de l’Ouganda), ressemble au scénario d’un mauvais film d’action.

Alors qu’il était venu soutenir l’un de ses alliés à une élection législative partielle, cet opposant a vu son chauffeur tué par balles (une photo de son corps ensanglanté a été immédiatement publiée sur les réseaux sociaux) avant d’être emmené par les forces de l’ordre. Mais les deux semaines de détention – et de torture selon lui – qui ont suivi ont fait de cet ancien chanteur, âgé de 36 ans, une icône nationale… et une menace majeure pour le régime de Yoweri Museveni.

À 74 ans, le chef de l’État, qui avait fait réviser la Constitution afin de pouvoir se représenter en 2021, fait face à un défi inédit. Arrivé au pouvoir en 1986, cet ancien guérillero a longtemps tiré sa légitimité de la paix et de la stabilité qu’il a apportées à un pays autrefois déchiré par dictatures et conflits. Mais cet argument ne suffit plus : « 78 % des Ougandais ont moins de 30 ans et n’ont jamais connu ces guerres, explique le Belge Kristof Titeca, spécialiste de l’Ouganda à l’université d’Anvers. Cette génération a d’autres aspirations : avoir un emploi, des services publics qui fonctionnent, ce que ne parvient pas à leur donner le gouvernement de Museveni. »


>>> À LIRE – Ouganda : Yoweri Museveni, trente ans de modifications de la Constitution


À défaut de pouvoir aider la jeunesse, Bobi Wine (Robert Kyagulanyi de son vrai nom) parvient à l’évidence à la séduire. Le « président des ghettos », comme il se fait surnommer, a grandi dans le bidonville de Kamwokya, à Kampala. Diplômé de l’université de Makerere, il a connu la galère avant que ses tubes pop en luganda ne le sortent de la précarité. Malgré le succès, il a installé ses studios dans le quartier populaire de son enfance. Depuis qu’il est entré en politique, tout lui réussit : élu député en 2017 avec 77 % des voix, il a bâti un mouvement relativement structuré, le People Power (« le pouvoir du peuple »). Et, depuis, tous les candidats qu’il a soutenus lors d’élections partielles ont été élus.

Paternalisme

Habitué à combattre Kizza Besigye – l’un de ses anciens compagnons d’armes, qui incarne l’opposition depuis deux décennies –, Museveni semble désarçonné et hésitant face à ce nouvel objet politique non identifié. Il l’a d’abord accueilli avec paternalisme (« notre petit-fils le député indiscipliné », l’a-t-il appelé). Puis, a tenté de prendre le contrôle des réseaux sociaux (moyen de communication privilégié du People Power) en taxant leur utilisation, au risque de s’aliéner un peu plus la jeunesse.

Wine a fini par être arrêté, le 14 août, dans les circonstances que l’on sait. Son premier chef d’inculpation (« détention d’armes ») a été abandonné. Son incarcération n’a fait que renforcer sa popularité, suscitant une forte mobilisation en Ouganda et à l’étranger : les artistes Peter Gabriel, Femi Kuti ou Wole Soyinka ont appelé à sa libération. Une fois relâché, Wine a été autorisé à partir aux États-Unis pour se faire soigner.

Parviendra-t-il à conserver sa popularité depuis son exil américain ? Ce séjour sera en tout cas un test pour son mouvement. Sous le coup d’une inculpation pour trahison, Wine devra néanmoins rentrer au pays s’il veut livrer bataille et, sans doute, se présenter à la présidentielle de 2021.

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