Politique

[Édito] Côte d’Ivoire : l’ancien monde fait de la résistance

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Le 8 août, Henri Konan Bédié a rendu visite à Alassane Ouattara dans sa résidence du quartier de la Riviera (photo d'illustration).

Le 8 août, Henri Konan Bédié a rendu visite à Alassane Ouattara dans sa résidence du quartier de la Riviera (photo d'illustration). © Présidence de Côte d'Ivoire

La scène politique ivoirienne est de nouveau polarisée autour du triptyque FPI, RDR, PDCI. Un véritable bond en arrière, au risque d’entraver l’émergence d’une « quatrième voie » qui marquerait un renouvellement générationnel que la jeunesse appelle de ses vœux…

« Dites au président Konan Bédié qu’il n’est pas seulement le Sphinx de Daoukro, mais celui de toutes les populations de Côte d’Ivoire. » Transmis par Jean-Louis Billon, un responsable du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le message émane de Simone Ehivet Gbagbo. Piquant, quand on connaît les relations longtemps entretenues par les couples Bédié et Gbagbo ! Mais affligeant pour ceux qui attendaient de la présidentielle de 2020 une modernisation de la vie politique, pour ne pas dire un changement de paradigme caractérisé par l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants et la fin du triptyque de « l’ancien monde » : Front populaire ivoirien, de Laurent Gbagbo ; Rassemblement des républicains (RDR), d’Alassane Ouattara ; et PDCI, de Bédié.

Nous voici donc revenus plus de vingt ans en arrière, comme si personne n’avait tiré de leçons de la décennie de braise (2000-2010). Les alliés d’hier sont redevenus d’impitoyables ennemis. Et les anciens adversaires, qui ont jadis multiplié déclarations au vitriol et appels à la haine, se retrouvent en pleine lune de miel. C’est le temps des retournements de veste, des déclarations d’amour incongrues… Dans la classe politique ivoirienne, l’amnésie et le cynisme sont les vertus les mieux partagées.

Qu’est-ce que les électeurs peuvent bien comprendre à une situation aussi ubuesque ?

Les trois grands partis sont donc de nouveau prêts à en découdre, aucun d’eux ne pouvant raisonnablement espérer l’emporter seul. Autrefois, quand le PDCI était au pouvoir, RDR et FPI étaient des alliés de circonstance. Quand le FPI s’est à son tour installé au palais du Plateau, RDR et PDCI ont fait exactement la même chose.

Et voilà qu’aujourd’hui PDCI et FPI réfléchissent à une « plateforme commune » dépourvue de tout fondement idéologique. Le seul point commun entre les deux partis est le trop fameux concept d’ivoirité inventé pour empêcher Ouattara d’accéder au pouvoir.

Qu’est-ce que les électeurs peuvent bien comprendre à une situation aussi ubuesque ? Rien, sinon que le pouvoir continue de faire perdre la tête à tout le monde. Et que la soif de revanche des uns et des autres l’emporte de beaucoup sur l’intérêt de la population et du pays.

Depuis que le divorce entre Ouattara et Bédié est consommé, le PDCI fait feu de tout bois contre le premier. Sa gouvernance, son bilan, la commission électorale qu’il a mise en place… Rien n’échappe à sa vindicte. Il va jusqu’à demander le report des élections régionales et municipales du 13 octobre. Là encore, quel cynisme ! Pourquoi n’a-t-il rien dit quand il était associé à ce pouvoir qu’il vilipende aujourd’hui ?

Que peut-il se passer d’ici à 2020 ? De nouveaux leaders vont-ils apparaître ?

De l’avis de la majorité des observateurs, « HKB » (84 ans) et son parti semblent avoir le vent en poupe. Ils surfent sur un certain mécontentement populaire, s’exonèrent de toute responsabilité et reprennent leur autonomie, ce qui laisse espérer aux militants une future victoire électorale. Mais cette trajectoire positive se heurtera tôt ou tard à la réalité. Par exemple, quand le temps sera venu de désigner son candidat. Bédié se comporte en monarque seul capable de fédérer ses troupes. Mais il ne pourra occulter indéfiniment le débat sur sa succession.

Or les postulants sont légion, et aucun ne se détache du lot. Un jour, sans doute, les couteaux vont sortir, des ambitions seront fracassées, des dissidences apparaîtront… Il faudra bien aussi que Bédié tranche le cas des ténors de son parti qui rechignent à rompre avec le RHDP de Ouattara. Peut-être lui faudra-t-il couper quelques têtes, qui risquent de rouler jusque dans le camp d’en face !

Que peut-il se passer d’ici à 2020 ? De nouveaux leaders vont-ils apparaître ? Une quatrième voie – que nombre de jeunes, « fatigués » des querelles politiciennes, appellent de leurs vœux – peut-elle voir le jour en un temps aussi court ? Le marigot ivoirien reste insondable. Comment mesurer avec précision le poids des forces en présence ? Dernier test avant la bataille décisive, les prochaines élections locales devraient nous permettre d’en savoir plus. Mais une chose est sûre : le paysage politique ivoirien a quelque chose d’un peu désespérant.

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