Politique

[Tribune] Le syndrome de la Kasbah

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Député tunisien du Bloc national

Place de la Kasbah à Tunis (Tunisie), le 23 octobre 2017 © Flickr/CC/David Stanley

De la Kasbah, on ne voit plus que Carthage. Pas le pays. Aucun ancien locataire ne semble y avoir échappé. C'est le syndrome du lieu.

La politique n’est pas qu’une question de chiffres. Mais combien ils peuvent être éclairants quand tout est embrouillé ! Depuis le 20 mars 1956 – l‘accession à l‘indépendance –, la Tunisie a connu trois régimes successifs. Monarchie beylicale, république et ce que nous pourrions appeler la IIe République, postrévolutionnaire. À chaque époque, une Constitution différente.

Depuis l’indépendance, dix-sept gouvernements se sont succédé. Du plus restreint – neuf membres sous Bourguiba – au plus pléthorique – l’actuel et ses 44 membres.

Sous d’autres cieux, l’Inde est gouvernée par 32 ministres, la Chine et le Royaume-Uni par 22, la Russie par 19, la Belgique et l’Espagne par 18, l’Italie par 13 et le Japon par 12. L’expérience démontre d’ailleurs que les gouvernements resserrés sont une partie de la solution en temps de crise.

Manque de stabilité

D’autant que le gouvernement Chahed n’est pas particulièrement marqué du sceau de la stabilité. En vingt-quatre mois, l’équipe a été modelée et remodelée, au gré des limogeages en cascade. Près d‘un par mois en moyenne.

Quand un exécutif échoue, pourquoi s’obstiner ?

Jetons un œil sur la situation économique. Difficile de ne pas constater une grave dégradation. Le déficit budgétaire dépassera les 5 milliards de dinars en 2018, et la dette publique sera multipliée par trois. L’euro vaut, dans le meilleur des cas, 3,2 dinars. Le déficit des caisses sociales est vertigineux. Celui des entreprises publiques, angoissant. Et 86 % des Tunisiens estiment que le pays va dans la mauvaise direction. « L‘erreur est humaine, l‘entêtement [dans l‘erreur] est diabolique. » Quand un exécutif échoue, pourquoi s’obstiner ?


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L’actuel chef du gouvernement peut tirer les leçons du passé en regardant où les erreurs dramatiques de ses prédécesseurs les ont menés. Bahi Ladgham a été destitué, Hédi Nouira s’est retrouvé handicapé, Mohamed Mzali a été exilé, Mohamed Ghannouchi, obligé de démissionner. Les islamistes Hamadi Jebali et Ali Laarayedh n‘ont pas connu meilleure fortune. Même Habib Bourguiba a été déposé, et Zine el-Abidine Ben Ali a fini par être contraint à l’exil.

Quel sera l’avenir de Chahed ?

Bien malin qui, à ce stade, peut dire quel sera l’avenir de Youssef Chahed. Il n’est pas inutile toutefois de noter que son gouvernement dit d’union nationale n’est plus appuyé par ses promoteurs, à l’exception d’Ennahdha, qui conditionne son soutien à une promesse : celle de laisser le champ libre à Rached Ghannouchi en 2019.

Youssef Chahed feint d’ignorer les mécanismes constitutionnels qui permettraient de sortir de la crise politique

Durer ou être libre, là est le dilemme du premier des ministres. La souveraineté populaire en est la victime collatérale, car en accordant par trois fois en 2014 – élections législatives et deux tours de la présidentielle – la majorité absolue aux candidats des forces démocratiques, avec comme épine dorsale les candidats de Nidaa Tounes, les électeurs avaient opté pour un gouvernement rationnel et pluriel, et non pour une coalition avec les islamistes.


>>> A LIRE – Tunisie : Chahed or not Chahed ?


En se cramponnant au pouvoir, Youssef Chahed feint aussi d’ignorer les mécanismes constitutionnels qui permettraient de sortir de la crise politique. Le test de confiance, en subissant une motion de censure – inédite sous l’état d’urgence – ou en prenant les devants en remettant sa légitimité en jeu devant l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Il peut aussi démissionner et permettre à son ambition – hypothétique à ce stade – de s’épanouir.

Vers un marché de dupes ?

Aucune de ces voies de sortie ne semble aujourd’hui envisagée. Le chef du gouvernement promet un remaniement prochain qui permettrait de trancher le nœud gordien. Projet séduisant… mais anticonstitutionnel. La loi fondamentale postrévolutionnaire ne permet au chef du gouvernement que de pourvoir des postes vacants.

Il est tenu de présenter ses choix au président de la République qui, s’ils respectent la Constitution, les transmet à l’Assemblée pour validation. Chacun son rôle. Pis, l’enlisement risque de conduire à un marché de dupes pour les élus démocrates : choisir entre Youssef Chahed et ceux qui, au sein de son propre camp, s‘opposent à lui, comme Hafedh Caïd Essebsi, qui n‘a d‘autre qualité que d‘être le fils du président.

De la Kasbah, on ne voit plus que Carthage. Pas le pays

Autre dilemme. Dans un cas comme dans l’autre, il y a tentative de hold-up. L’un contre l’État. L‘autre contre Nidaa Tounes. L’auteur du premier ayant, par le passé, balisé la voie au second.

Vingt kilomètres séparent la primature de la présidence. Mais, de la Kasbah, on ne voit plus que Carthage. Pas le pays. Aucun ancien locataire ne semble y avoir échappé. C’est le syndrome du lieu. La Tunisie mérite tellement mieux.

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