Diplomatie

Yémen : la sale guerre de Mohamed Ibn Salman

Manifestation de protestation dans les rues de Saada (Yémen), après le bombardement d’un car scolaire, le 9 août 2018. © Khaled Abdullah/REUTERS

Drame humanitaire, bavures à répétition, objectifs flous, divergences entre alliés… Le bourbier yéménite commence à faire pâlir l’étoile du prince héritier Mohamed Ibn Salman, dont la plupart des choix se sont pour l’instant révélés hasardeux, sinon désastreux.

Cette fois, elles ont dû reconnaître une « erreur ». Face au tollé provoqué par la mort de quarante écoliers yéménites lors du bombardement de leur car scolaire, le 9 août, à Saada, les autorités saoudiennes n’avaient pas le choix.

« Un ordre avait été donné pour ne pas cibler le car, mais il est arrivé trop tard », a admis Mansour al-Mansour, porte-parole de la commission chargée de l’enquête au sein de la coalition arabe engagée au Yémen.

Cette dernière, fait inédit, s’est même dite désolée et a présenté ses condoléances aux familles des victimes dans un communiqué, tout en affirmant qu’elle punirait les responsables. L’ambassadrice américaine à l’ONU elle-même, alors que son pays assure un soutien logistique et politique à la coalition contre la rébellion houthiste, a jugé les images du raid « effrayantes ».

Guerre à outrance

Lancée en mars 2015 par le prince héritier et ministre de la Défense Mohamed Ibn Salman (MBS), qui a la haute main sur ce dossier, l’opération au Yémen commence à ressembler à un boulet pour le fils préféré du roi Salman, tant l’option de la guerre à outrance paraît aujourd’hui inefficace pour régler la question yéménite.

Près de 80 % des victimes civiles ont été tuées par des frappes aériennes de la coalition

De fait, les chiffres du conflit illustrent à eux seuls la notion de guerre asymétrique. Une enquête menée entre décembre 2017 et mai 2018 par l’ONG Global Protection Cluster révèle que près de 80 % des victimes civiles ont été tuées par des frappes aériennes de la coalition, 11 % par des tirs d’artillerie et 4 % dans les combats.

Le mois d’août a été particulièrement meurtrier. Outre le drame cité plus haut, l’aviation de la coalition a causé la mort, le 23, de près de trente femmes et enfants qui fuyaient la zone de guerre de Hodeida. Quelques semaines plus tôt, le 2, c’est la zone de l’hôpital du CICR à Hodeida qui était prise pour cible. Une soixantaine de civils périrent dans le raid. Global Protection Cluster a calculé qu’entre 2015 et 2017 le territoire yéménite a été bombardé toutes les quatre-vingt-dix minutes. Un déluge de feu pour un résultat plus que mitigé.

Fissures dans la coalition

La rébellion zaydite – une branche du chiisme –, soutenue par Téhéran, continue, en dépit des frappes, de contrôler une bonne partie du nord et de l’ouest du pays, qui constituent son territoire historique. La situation sur le terrain évolue très lentement, quand elle ne stagne pas. Grâce au soutien de l’Iran, les houthistes ont désormais la capacité de frapper la capitale saoudienne, ainsi que les villes émiraties. Pour ne rien arranger, le conflit s’est considérablement complexifié.

Certains « sudistes » soutenus par la coalition se déclarent aujourd’hui ouvertement favorables à une partition du pays. L’homme fort des Émirats arabes unis et membre clé de la coalition, Mohamed Ibn Zayed (MBZ), dont l’influence sur le prince héritier saoudien serait importante, leur apporte un soutien à peine voilé, alors que Riyad et la communauté internationale portent à bout de bras le président Hadi al-Mansour, appelé, en théorie, à diriger le pays une fois la rébellion matée.

À Aden, une série d’assassinats de cheikhs proches du parti Islah, soutenu par l’Arabie saoudite et qui exerce une forte influence dans l’entourage du président Hadi, laisse à penser que les Émirats jouent désormais leur propre partition. En janvier, les séparatistes, qui combattent en principe eux aussi les houthistes, ont assiégé le palais présidentiel de Hadi. Alors que le Yémen constituait jusqu’alors la chasse gardée du puissant voisin saoudien, les Émiratis s’y sont imposés en acteurs de premier plan. Un échec stratégique, assurément, pour MBS.

Pressions publiques

Du côté des soutiens internationaux de la coalition, la pression des opinions publiques commence à opérer. Dans ce qui est régulièrement désigné comme la « pire crise humanitaire du moment » – 22 millions de Yéménites ont besoin d’assistance alimentaire et 8,5 millions d’entre eux sont au bord de la famine, selon l’ONU –, ces dernières comprennent mal que les gouvernements occidentaux, habituellement prompts à s’ériger contre les atteintes aux droits de l’homme, se montrent non seulement peu critiques vis-à-vis de la campagne yéménite, mais encore se bousculent au portillon pour vendre des armes aux pays de la coalition.


>>> À LIRE – Yémen : « La France doit suspendre ses ventes d’armes à la coalition »


En France, dont l’Arabie saoudite est le deuxième client en matière d’armement, 90 députés réclament la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les ventes d’armes françaises à la coalition. Une demande soutenue par plusieurs ONG. « On sent un malaise grandissant du côté du gouvernement », reconnaît Antoine Madelin, responsable du dossier yéménite à la Fédération internationale des droits de l’homme.

Il y a de forts indices de la présence d’armement français sur le terrain, notamment des chars, des corvettes et des drones

« Signe que la pression se fait plus forte, sa communication s’est lissée, après une période d’indifférence à nos demandes, note le même. On assure que tous les mécanismes de contrôle sont en place et que le matériel français n’est utilisé qu’à des fins défensives. Or il y a de forts indices de la présence d’armement français sur le terrain, notamment des chars, des corvettes et des drones. Mais le gouvernement s’abrite encore derrière le secret-défense. »

Le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez a, lui, décidé de bloquer début septembre la livraison de 400 bombes à guidage laser à l’Arabie saoudite. Un contrat s’élevant à quelque 9 millions d’euros.

Pied de nez de Doha

Au-delà de la seule question yéménite, le prince héritier saoudien, qui fait feu de tout bois depuis 2015, perd de sa superbe. Libre de décider de l’orientation stratégique du royaume, MBS a fait des choix qui pour la plupart se sont révélés perdants. Son alignement sur la politique régionale émiratie, liée à l’influence de MBZ, a été coûteux. Le blocus soudain décidé en juin 2017 contre le Qatar n’a pas réussi à discipliner le petit émirat, dont l’économie ne s’est au contraire jamais autant diversifiée. Aucune des demandes adressées à Doha n’a été satisfaite.

Sur la Palestine, il semble que le roi ait jugé son fils trop imprudent et décidé de reprendre en main ce dossier hautement symbolique. L’adhésion de MBS à l’« accord du siècle », qui prévoyait en substance d’instaurer la paix en ignorant les principales demandes des Palestiniens, a largement écorné l’image de l’Arabie saoudite dans le monde musulman.

Le plan « Vision 2030 » de MBS suscite aujourd’hui de sérieux doutes

Sur le plan intérieur, la vague d’arrestations de cheikhs influents et pour certains populaires fait craindre un divorce avec la population, voire avec plusieurs membres de la famille Saoud.

Dernier couac, et non des moindres : son plan « Vision 2030 », qui devait réformer en profondeur le modèle saoudien, suscite aujourd’hui de sérieux doutes. Certes, les femmes ont désormais le droit de conduire, mais plusieurs militantes féministes ont été arrêtées dans la foulée de l’entrée en vigueur de l’autorisation. Certaines risquent une condamnation à mort. Autre annonce phare du prince héritier qui semble avoir pris du plomb dans l’aile : l’ouverture du capital de l’Aramco. Les rêves de grandeur de MBS sont en train de tourner au fiasco.

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