Politique

Remaniement au Maroc : scène de ménage entre le PJD et le PPS

C’est sur proposition du chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani (à g.), que Charafat Afilal (à dr.) a été écartée © MUSTAPHA ASAF

Le limogeage de la secrétaire d’État chargée de l’Eau déclenche les foudres du plus fidèle allié des islamistes. Mais la rupture n’est pas pour autant consommée entre le PJD et le PPS.

Nouvelle crise au sein de la majorité gouvernementale ! Cette fois, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) doit faire face au mécontentement de son plus fidèle allié, le Parti du progrès et du socialisme (PPS).

Motif : la suppression du secrétariat d’État chargé de l’Eau, chapeauté jusqu’à récemment par Charafat Afilal, par ailleurs membre du bureau politique du PPS. Le 20 août, son limogeage – dans la foulée de la nomination d’un nouveau ministre des Finances – avait pris tout le monde de court au sein du parti.

Le chef du gouvernement a fait cette proposition au roi à l’instigation d’Abdelkader Amara, ministre de tutelle

Le roi Mohammed VI « a bien voulu donner son approbation à la proposition du chef du gouvernement portant sur la suppression du secrétariat d’État chargé de l’Eau auprès du ministère de l’Équipement », indique le communiqué du cabinet royal. Une façon de clairement pointer la responsabilité de Saadeddine El Othmani dans la décision.


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Conflit

« Le chef du gouvernement a fait cette proposition au roi à l’instigation d’Abdelkader Amara, ministre de tutelle de l’évincée et influent trésorier du PJD, nous confie une source gouvernementale. À maintes reprises, Amara a demandé la tête de Charafat Afilal. Il avait remis un rapport en ce sens à El Othmani, en début d’année. »

De son côté, la désormais ex-secrétaire d’État entretenait des relations exécrables avec son supérieur hiérarchique. Allant jusqu’à l’accuser presque ouvertement de bloquer les décrets d’application de la nouvelle loi sur l’eau, censés faire la fierté de son mandat.

« Il y a eu également un conflit autour de la nomination d’un directeur d’administration. Le secrétaire général du PPS avait dû intervenir auprès d’El Othmani pour arbitrer entre Afilal et Amara », poursuit notre source. Ce dernier a finalement fini par emporter le bras de fer. Le secrétariat d’État a depuis été transformé en direction centrale.

Une rupture consommée ?

Du côté des militants du PPS, le débarquement de Charafat Afilal est vécu comme un coup de poignard dans le dos. Dans un communiqué incendiaire, le bureau politique – réuni le 28 août – affirme que ni la direction du PPS, ni la principale concernée n’avaient été informées qu’El Othmani comptait soumettre cette recommandation à l’approbation du roi.

Surtout, les cadres du parti s’indignent d’une proposition qui ne prend pas « en considération les constantes politiques et idéologiques nécessaires en matière de gestion des alliances et des relations au sein de toute majorité gouvernementale mûre ». Une façon de pointer à mots couverts les comportements infantiles des « animateurs » de la majorité hétéroclite conduite par le PJD.

Le PPS n’a rien à y gagner. Il n’a même pas les moyens de rallier l’opposition, puisqu’il n’a plus de militants

La rupture est-elle définitivement consommée ? Le secrétaire général du PPS, Nabil Benabdallah, et ses camarades n’en sont pas encore à menacer de claquer la porte du gouvernement. « Le parti n’a rien à y gagner. Il n’a même pas les moyens de rallier l’opposition, puisqu’il n’a plus de militants », raille Saïd Saadi, ancien membre du bureau politique et candidat malheureux au poste de secrétaire général, en 2010, contre Nabil Benabdallah. Pour l’heure, le PPS réunira son comité central le 22 septembre afin d’« approfondir l’analyse de la situation et [d’] adopter la position qui s’impose ».


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Les fins connaisseurs des arcanes du parti restent lucides. « Convoquer le parlement du PPS un mois après la décision laisse une marge suffisante pour préparer les esprits à l’adoption d’une position modérée », explique le même, ancien secrétaire d’État du gouvernement d’alternance, qui a toujours fustigé ce qu’il considère comme une alliance contre nature entre deux formations idéologiquement aux antipodes.

Indélicatesse

« Le PPS est devenu une formation de notables qui défendent leurs intérêts, reprend Saadi. Les parlementaires y ont de plus en plus de poids, avec une base sociale qui a complètement changé ces dernières années. » Avec ses 12 députés, le PPS ne pèse pourtant pas lourd dans une majorité gouvernementale composée de six partis, avec 240 élus à la Chambre des représentants.

Une sortie éventuelle du gouvernement ne bousculerait pas les équilibres dans l’hémicycle, mais elle pourrait entraver le fonctionnement de l’exécutif. « Cela laisserait vacants deux départements ministériels importants – Santé et Habitat – jusqu’à ce que le roi approuve la nomination de remplaçants », indique notre source gouvernementale.

Une situation que Saadeddine El Othmani veut s’épargner. Depuis le limogeage de Charafat Afilal, l’homme s’emploie à calmer le jeu avec ses alliés du PPS. Il n’en demeure pas moins que l’indélicatesse originelle d’El Othmani vient singulièrement lui compliquer la tâche, alors que la rentrée politique s’annonçait déjà houleuse.


« Une relation privilégiée et spéciale »

Au lendemain du communiqué incendiaire du PPS, le parti de Saadeddine El Othmani s’est empressé de souligner, par communiqué aussi, son attachement à cette alliance. Son bureau politique a quant à lui insisté sur « l’importance de la relation privilégiée et spéciale qui unit les deux partis et la nécessité de poursuivre la collaboration ».

Mieux, durant le Conseil de gouvernement du 30 août, El Othmani a validé séance tenante les propositions de nomination aux hautes fonctions soumises par le ministre de la Santé appartenant au PPS, Anas Doukkali. Quatre directions de ce département ont été confiées à des personnalités proches du parti de Nabil Benabdallah. « C’est une façon pour Saadeddine El Othmani de prouver, non plus par des mots, mais par des actes, qu’il tient à cette alliance », décrypte une source du PJD.

Gestion critiquée

Au sein du parti islamiste, le secrétaire général reste malgré tout critiqué sur son mode de management. Et sa manière de gérer en amont la suppression du département de l’Eau, source des tensions actuelles entre les deux formations.

Abdelilah Benkirane, qui ne rate pas une occasion pour torpiller les initiatives de son successeur, a d’ailleurs ouvertement exprimé sa « colère » après la décision d’El Othmani. L’ancien secrétaire général menace de boycotter le Conseil national du PJD du samedi 15 septembre, qui doit pourtant permettre de faire le point.

Ses fidèles lieutenants tentent, de leur côté, de le persuader de revenir sur le devant de la scène afin de sauver une alliance dont il a été l’artisan. S’il se laisse convaincre, Abdelilah Benkirane pourrait une fois de plus voler la vedette à un El Othmani bien en peine de stabiliser sa coalition gouvernementale.

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