Société

[Tribune] Pourquoi le Maghreb réforme à reculons

Par

Politologue et sociologue marocain

Des Tunisiennes tiennent une pancarte lors d'une manifestation pour demander l'égalité entre hommes et femmes à Tunis (Tunisie), le 10 mars 2018 © Hassene Dridi/STR/AP/SIPA

En cette semaine de rentrée et au sortir d’une actualité maghrébine brûlante, un retour dépassionné sur quelques faits marquants peut se révéler plein d’enseignements. Ils sont autant d’indices des clivages entre deux sociétés qui ont du mal à cohabiter.

En Algérie, la nouvelle loi sur la santé publiée le 14 août au Journal officiel et qui autorise, sous conditions, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est loin d’être aussi révolutionnaire qu’on le croit. Son article 77 stipule qu’il est permis d’y recourir lorsque « la santé de la mère […], sa vie ou son équilibre psychologique et mental » sont en danger.

En introduisant la notion de risque sur l’équilibre psychologique de la mère, la loi laisse la main aux techniciens de la santé et aux juges qui devraient, en fonction de leurs convictions et de leur appréciation des rapports de force sociaux, décider de la signification de l’équilibre psychologique. L’IVG, en dehors des circonstances précises énumérées par la loi, continue d’être punie, comme le prévoient les articles 304 à 313 du code pénal algérien.

Cette avancée traduit un compromis minimaliste, le même que le Maroc prévoit de faire aboutir par un projet de loi adopté en Conseil de gouvernement le 9 juin 2016, toujours en souffrance devant le Parlement.


>>> À LIRE – Interruption de grossesse en Algérie : une réforme avortée


En Tunisie, le 13 août est à marquer, en principe, d’une pierre blanche. Le président de la République, Béji Caïd Essebsi, a affirmé, en marge de la journée de la femme, qu’une proposition de loi modifiant les dispositions du code du statut personnel relatives à l’héritage sera présentée dans les plus brefs délais à l’Assemblée des représentants du peuple.

Un exercice « d’équilibriste »

Mais cette réforme, porteuse d’espoir pour l’ensemble du monde musulman dans la mesure où elle situe désormais les enjeux de valeur au niveau de la constitution d’un état civil et non plus au niveau d’un réformisme religieux, est loin d’être aussi aboutie qu’on pourrait l’espérer. Le président a vite été rattrapé par un compromis avec le parti islamiste et la pression de la rue. Des mouvements de protestation ont eu lieu dans plusieurs villes du pays, soutenus par des groupes religieux et des partis politiques.

Le président laisse la porte entrouverte à une application « en privé » des règles religieuses

Les manifestants accusent la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) d’attaquer l’identité arabo-musulmane, de falsifier les paroles de Dieu, de propager l’homosexualité, de détruire la famille tunisienne.

Le président, qui a réduit le rapport de la Colibe à la question de l’héritage en mettant de côté les autres recommandations relatives aux libertés individuelles, laisse en plus la porte entrouverte à une application « en privé » des règles religieuses. L’islamologue Chérif Ferjani n’a pas manqué de noter que le chef de l’État s’est fendu d’un exercice « d’équilibriste qui promet en même temps le changement et le maintien du statu quo ».

Au Maroc, l’actualité, c’est le verdict extrêmement dur dans le procès des militants du Hirak du Rif, au point que le magazine Tel Quel titre en couverture « Putain 20 ans ! ». Ce verdict place les juges au centre des enjeux aussi bien politiques que sociétaux.

Les compromis inscrits dans les textes de loi par le biais de formulations ambiguës, comme c’est le cas de l’article 19 de la Constitution de 2011, qui relie le principe de l’égalité homme-femme au respect des « fondamentaux du Royaume », ou du code du statut personnel, qui fait appel à l’intime conviction du juge pour autoriser le mariage des mineurs ou la polygamie, font que ces ruptures institutionnelles sont portées par des magistrats conservateurs qui acceptent l’autonomie mais refusent l’indépendance.


>>> À LIRE – Maroc : la révolution des femmes qui disent la charia


 La chasse aux voix

Ces faits de l’été 2018 nous informent sur la manière dont les États envisagent les réformes. Ils nous renvoient l’image d’une société dont le conservatisme a été entretenu par des régimes qui se sont plus souciés de stabilité que de changement et qui ont abandonné très tôt leur projet de modernisation autoritaire au profit d’une instrumentalisation de la religion bénéfique aux nouvelles élites islamistes.

Les convictions, les idéaux, les projets de société ne peuvent pas rivaliser avec les promesses populistes des démagogues

L’école ayant joué un rôle crucial dans cette socialisation aux couleurs d’un islam conservateur livré à des clercs plus attentifs aux règles et aux interdits qu’aux principes universels, appuyés par des nationalistes qui ont confondu arabisation et islamisation. Ils nous informent aussi qu’une partie de la société, plutôt minoritaire, est composée de deux groupes. Le premier est celui des technocrates adossés à l’État dont les intérêts, comme les convictions, les portent à œuvrer pour une « modernisation » par le haut, mais dont le faible ancrage social en fait un appendice qui développe des stratégies d’évitement du politique au profit du management. Le second groupe est constitué des différentes oppositions aux autoritarismes.

Les mutations que ces mouvements ont connues en passant d’un discours de gauche à un activisme civique se ressourçant dans une culture des droits de l’homme n’ont contribué que faiblement à consolider leur ancrage dans la société profonde.

Dans les deux cas, ces élites restent très dépendantes des pouvoirs en place. Elles ont besoin d’un engagement ferme de ces derniers pour forcer les réticences. Paradoxalement, c’est au moment où les espoirs de démocratisation se profilent – les élections ont gagné en crédibilité – que la chasse aux voix est devenue la préoccupation majeure des hommes politiques. Les convictions, les idéaux, les projets de société ne peuvent pas rivaliser avec les promesses populistes des démagogues. Platon se rappelle ainsi à notre souvenir, lui qui comparait dans La République l’« opinion publique » à un « gros animal » dont la dangerosité fait passer les désirs pour des nécessités vraies aux yeux de son soigneur.

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