Dossier

Cet article est issu du dossier «Le Congo à l'heure des comptes»

Voir tout le sommaire
Société

Obsèques au Congo : entre démesure et solidarité

Après un enterrement, des groupes de jeunes profitent du deuil avec des tenues sombres pour rendre hommage au defunt, à Madibou, dans le sud de Brazzaville. © Baudouin Mouanda pour JA

Réconfort pour la famille en deuil, hommage au défunt, les matanga sont un temps fort de la vie sociale. L’occasion, aussi, de se montrer et de s’encanailler.

Une route barrée à la circulation. Des banderoles, des kakémonos et des petits stands de boissons qui s’entassent sur la chaussée. Et tout un quartier de Brazzaville vibrant au son des mélopées du groupe à la mode, qui joue en live, alors qu’à la nuit tombée élégantes et élégants émergent de centaines de 4×4 aux vitres fumées pour se presser sous les dizaines de chapiteaux dressés pour l’occasion… Le décor ainsi planté n’est pas celui d’une kermesse ou d’un festival, mais celui d’une veillée mortuaire – un matanga, en lingala.

« On se retrouve ce soir à la veillée ! » entend-on fréquemment à la fin d’une conversation, au hasard d’une course dans le centre-ville. Au Congo, il est de coutume de se rendre au domicile d’un défunt entre le jour où il a rendu l’âme et celui de sa mise en terre. Parents et amis entourent la famille et veillent le mort dans « la parcelle » endeuillée, alors signalée par une palme. Dans la cour, chacun exprime sa douleur d’avoir perdu un être cher, évoque les souvenirs qu’il a du disparu. La nuit venue, on prie et on danse en sa mémoire.

Tout le monde apporte sa contribution aux frais de l’enterrement. Le budget est au minimum de 2 millions de F CFA (environ 3 000 euros), pour les foyers les plus modestes, ce qui comprend les soins et l’habillement du défunt, le cercueil, la tombe, les rafraîchissements et, éventuellement, le transport des personnes venues vous « assister ». Il peut s’élever à 25 millions de F CFA, notamment si le corps est rapatrié au village. Les solidarités jouent à plein, chaque famille se rendant « la politesse de la venue » à la veillée. Et dans les « grandes veillées », celles des personnalités, il faut marquer sa présence (se faire remarquer) et exprimer symboliquement sa solidarité.

Baudouin Mouanda pour JA

Composante essentielle de la vie sociale et mondaine

Les matanga sont depuis longtemps une composante essentielle de la vie sociale et mondaine –  qui plus est pour des Brazzavillois en manque de distraction –, mais le boom pétrolier du début des années 2000, quand le prix du baril dépassait les 100 dollars, leur a donné une autre dimension. Le matanga, depuis lors couramment appelé « activité », prend désormais une place démesurée et des aspects qui peuvent sembler incongrus : les sapeurs exhibent leurs plus beaux costumes, les femmes se font maquiller et coiffer pour l’occasion, les familles endeuillées font du petit commerce en installant des points de vente de boissons – surtout alcoolisées.

Cela donne l’impression d’un carnaval. Souvent, tous ces gens sont plus nombreux que les membres de la famille »

Parents proches et éloignés, amis, collègues, coreligionnaires, membres des associations ou mutuelles d’entraide (les muziki) auxquelles le disparu appartenait, voisins… Les activités peuvent drainer plusieurs centaines de personnes. « Cela donne l’impression d’un carnaval. Souvent, tous ces gens sont plus nombreux que les membres de la famille », observe Raoul Goyendzi, chef du département sociologie à la faculté des lettres et sciences humaines de l’université Marien-Ngouabi de Brazzaville.

D’après l’universitaire, une solidarité de classe s’exprime à l’occasion des « activités ». Elles sont un moyen pour chacun de démontrer sa capacité financière et représentent un enjeu de prestige. « Il y a certes de la démesure, mais rien d’extraordinaire dans ce phénomène. Il renvoie au pouvoir du mort, explique le sociologue. À travers l’« activité », il y a une catégorisation sociale du défunt. Son ampleur est un indicateur de l’appartenance à l’élite du pouvoir. »

S’identifier à la classe supérieure

Les membres d’associations, qui portent tous une tenue réalisée dans le même tissu de pagne, cherchent à occuper les bonnes places afin d’être vus. Certains jeunes loups jouent les m’as-tu-vu (matalana) et louent des véhicules de luxe très voyants pour faire une arrivée remarquée… Un moyen de s’identifier à la classe supérieure.

Les fonctions de pleureurs et de pleureuses se sont même professionnalisées. Il faut compter pas moins de 200 000 F CFA pour s’offrir les services d’un spécialiste de la lamentation, qui viendra exprimer à chaudes larmes la douleur causée par la perte de votre parent, pendant une semaine, deux fois par jour, tôt le matin et le soir, ainsi que le veut la tradition bantoue.

Au sein des élites, il est de bon ton de bouder les cimetières de la capitale pour enterrer ses morts au village. Les « activités », d’ordinaire limitées à la ville, se transposent alors dans les petits bourgs… Et c’est tout Brazzaville qui suit la dépouille : politiques, businessmen, mais aussi commerçants et même parfois « tchoucoumeuses » (jeunes prostituées itinérantes) accompagnent le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Et la crise économique qui sévit depuis près de quatre ans n’a pas freiné les « activités ». Au Congo, la vie est belle, chantait Papa Wemba. Plus encore les jours d’obsèques.


Les DJ de vos soirées funéraires

Les « radios matanga » se sont développées chez les Congolais originaires des régions du Sud avant de se généraliser pour remplacer, à moindre coût, les groupes musicaux traditionnels. Depuis la fin des années 1980, ces prestations assurées par un DJ, un animateur et des danseurs sont monnaie courante dans les matanga.

Un savant mélange de gospel et de musique traditionnelle propre aux deux rives du Congo, qui devient parfois un calvaire pour le voisinage, contraint de subir les décibels déversés à grande échelle. En fonction des moyens de la famille en deuil, les animations ont lieu quotidiennement pendant une semaine ou uniquement la veille de l’enterrement. Il faut compter 15 000 F CFA pour une animation de jour et entre 20 000 et 25 000 F CFA pour une animation nocturne, hors danseurs.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte