Politique

Nigeria : Muhammadu Buhari, seul contre tous

Le chef de l’État Muhammadu Buhari, 75 ans, refuse toujours de révéler la nature du mal dont il est atteint. © Manish Swarup/AP/SIPA

Lâché par les barons du parti au pouvoir et rongé par la maladie, le président Muhammadu Buhari n’a jamais paru aussi affaibli. Et voit se réduire ses chances d’être réélu en février 2019. Mais il n’a pas dit son dernier mot.

Il n’y a décidément pas meilleur endroit que chez soi. Au lendemain de son retour au pays, ce 20 août, c’est à Daura que le président nigérian a choisi de passer les fêtes de l’aïd. Compacte, euphorique, la foule était immense, on était venu de tous les villages alentour pour célébrer le fils de la région.

À peine rentré de Londres où il venait officiellement de passer quinze jours de vacances (et où il est régulièrement soigné depuis un an et demi), Muhammadu Buhari promenait sa longue et fragile silhouette dans les rues arides de la bourgade du grand nord nigérian. Certains notables avaient parcouru des centaines de kilomètres pour partager un mouton avec lui. Les gouverneurs du Plateau et d’Ogun, deux États clés, sont venus saluer le président.

« Ogun va voter presque comme un seul homme », l’a rassuré Ibikunle Amosun, l’homme fort de la région. Des marques de soutien qui, l’espace de quelques heures, ont peut-être fait oublier au chef de l’État les dures semaines qu’il venait de traverser.

À six mois de la présidentielle, Buhari semble chaque jour plus isolé. Après avoir vu l’ancien président Olusegun Obasanjo quitter l’All Progressives Congress (APC) au début de l’année, il semble impuissant face aux défections et aux critiques.

Fronde politique

Début juin, l’un des fondateurs du parti présidentiel, Buba Galadima, avait annoncé son départ et la création d’un APC « réformé », conspuant « un gouvernement incompétent et inefficace ». En juillet, 14 sénateurs et 37 membres de la chambre des représentants ont claqué la porte, rejoignant pour la plupart les rangs du People’s Democratic Party (PDP), le principal parti d’opposition. Puis ce sont des poids lourds qui ont été atteints par la fièvre de la fronde : trois gouverneurs d’État jusqu’ici favorables au président ont à leur tour déserté l’APC, ne mâchant pas leurs mots contre Buhari. Le gouverneur de Benue a dénoncé l’impuissance des autorités face à l’insécurité, et leur « complicité » dans les affrontements meurtriers qui endeuillent cette région du centre du pays. Ses pairs ont dénoncé le bilan du gouvernement et la gestion « autoritaire » du parti présidentiel.

AFP

C’est enfin la défection du président du Sénat, Bukola Saraki, dans un scénario tragi-comique, qui a noirci les colonnes des gazettes. Alors que, quelques jours auparavant, la maison du troisième plus haut personnage de l’État avait été encerclée par la police, les forces spéciales ont pris le contrôle du Parlement le 7 août. Masquées, armées et vêtues de noir, elles ont assiégé les bâtiments. Qui en a donné l’ordre ? À quelle fin ?

Sereine, la direction du parti présidentiel assure que l’hémorragie dans les rangs de l’APC « ne va rien changer à son destin »

Les proches de Saraki ont eu tôt fait de dénoncer une démonstration de force destinée à démettre le patron de la chambre haute, quand d’autres suspectaient le président du Sénat d’avoir lui-même orchestré ce « coup monté ». L’épisode a en tout cas contraint le vice-président Yemi Osinbajo, qui assurait alors l’interim à la tête du Nigeria, à débarquer le patron de la sécurité d’État, Lawal Musa Daura. Originaire du même village que le président, il faisait partie du premier cercle de Buhari.

« Nous n’avons rien perdu avec le départ de Saraki, a répliqué le ministre nigérian de l’Information. Cela fait longtemps qu’il était passé à l’opposition. » Alors qu’elle risque de se poursuivre, l’hémorragie dans les rangs de l’APC semble ne pas inquiéter outre mesure la direction du parti présidentiel. Sereine, elle assure que cela « ne va rien changer à son destin ».

« Chasse aux sorcières »

Alors que se profilent les élections présidentielle et législatives, prévues le 16 février 2019, ces départs en cascade ne constituent pas vraiment des surprises. « C’est la saison du retournement de veste », estime Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et spécialiste du Nigeria. Beaucoup des cadres qui quittent aujourd’hui l’APC pour le PDP avaient en effet quitté le PDP pour l’APC en 2015. Fort d’un ancrage local important, le principal parti d’opposition a attiré certains ambitieux, leur promettant des postes en février.

« En 2013, l’APC a été créé par une constellation de petits partis réunis autour d’une opposition commune à Goodluck Jonathan, alors président du pays et candidat à sa réélection, poursuit Marc-Antoine Pérouse de Montclos. Ils n’avaient aucun autre dénominateur commun. On pouvait même supposer que l’APC imploserait plus tôt. Beaucoup attendaient sans doute de savoir si Buhari se représenterait ou pas. Lorsqu’il a annoncé, en avril, qu’il briguait un second mandat, cela a constitué un tournant. »

Depuis, la tension est montée d’un cran. Chacun semble affûter ses armes dans la perspective de la bataille finale. En juillet, la signature par le président d’un texte lui octroyant le droit de geler les comptes de personnalités ou d’institutions impliquées dans des affaires de corruption a crispé l’opposition. Elle y voit « une ruse » destinée, sous le couvert de bonnes intentions, à harceler le PDP et « une chasse aux sorcières ». Il faut dire que certaines coïncidences sont troublantes. La Commission des crimes économiques et financiers (EFCC) a ainsi gelé les comptes de l’État de Benue juste après que son gouverneur a fait défection… avant de les débloquer.

Sunday Alamba/AP/SIPA

Péché d’orgueil

Désormais, c’est aux comptes de l’État de Rivers qu’elle s’intéresse. Cette région pétrolifère, l’une des plus riches du Sud, est suspectée de financer le PDP. D’autant que dans le pays la corruption n’a en rien reculé. Alors que le candidat Buhari avait fait de la lutte contre ce fléau une de ses promesses phares, le Nigeria reste l’un des pays les moins bien classés de la planète en la matière, selon Transparency International.


>>> A LIRE – Lutte contre la corruption au Nigeria : Muhammadu Buhari, chef désarmé


Le président nigérian a déçu. Première alternance démocratique de l’histoire du pays, l’arrivée au pouvoir de ce Peul du Nord, en 2015, avait suscité de grands espoirs. Pour beaucoup, ce général à la retraite était l’homme qu’il fallait pour remettre le pays sur la bonne voie. On se souvenait de cet ancien président à poigne qui avait dirigé le Nigeria sans concession de 1983 à 1985. Les camps de discipline et les punitions instaurées à cette époque étaient sans doute de trop, mais le temps avait ensuite poli l’image de l’ex-dictateur. Buhari jurait d’ailleurs être devenu démocrate.

Fort de son passé, il promettait de venir à bout de Boko Haram. Pourtant, cinq ans plus tard, si le groupe jihadiste a reçu de sévères coups, il est loin d’avoir perdu sa capacité de nuisance. Buhari avait aussi assuré qu’il allait relancer l’économie, avant de devoir assumer, deux ans plus tard, une année de récession. Électrification du pays, lutte contre la pauvreté… les résultats ne sont pas vraiment meilleurs.

Malgré les multiples difficultés, il semble de fait être aujourd’hui le mieux placé pour l’emporter

À la tête d’un bilan médiocre, considéré comme déconnecté et dépassé, Muhammadu Buhari n’a pourtant pas beaucoup hésité avant d’annoncer qu’il allait se représenter. Péché d’orgueil, goût du pouvoir, réelle détermination ? Malgré les multiples difficultés, il semble de fait être aujourd’hui le mieux placé pour l’emporter. Car, face à lui, l’opposition, désorganisée, reste en quête de leader. De l’ancien vice-président, Atiku Abubacar, à l’ex-gouverneur de Kano, Rabiu Kwankwaso, en passant par le président du Sénat, ou encore par l’ancien gouverneur de Cross River, Donald Duke, les prétendants ne manquent pas. Mais à un mois des primaires du PDP, fixées aux 5 et 6 octobre, aucun d’eux ne fait l’unanimité.

Apte à gouverner ?

Toujours très populaire dans une large partie du nord du pays, où il est le seul à rassembler aussi largement, Buhari garde dans son camp deux tiers des gouverneurs, relais essentiels à l’approche d’une présidentielle. Sans compter qu’à l’extérieur le président semble conserver toute la confiance de ses pairs. Ne l’ont-ils pas porté à la tête de la Cedeao pour un an le 31 juillet, alors qu’il n’était même pas candidat ? Une décision qui contrevient pourtant aux traditions : il est de coutume de ne pas choisir comme chef de l’organisation sous-régionale un président en campagne électorale.

Si, à 75 ans, il refuse de révéler la nature du mal qui le ronge, Muhammadu Buhari ne parvient pas à dissimuler ses traits d’homme malade

Ces soutiens ne suffisent pourtant pas à dissiper les doutes. Si, à 75 ans, il refuse de révéler la nature du mal qui le ronge, Muhammadu Buhari ne parvient pas à dissimuler ses traits d’homme malade. Ses séjours répétés à Londres, où il a passé plus de cinq mois hospitalisé en 2017, font désormais sourire, lorsqu’ils n’inquiètent pas. « Je ne veux plus jamais rencontrer quelqu’un d’aussi lifeless [ littéralement “sans vie”] ! » se serait exclamé Donald Trump face à des conseillers après sa rencontre avec Buhari dans le bureau ovale, en avril. Des propos cinglants rapportés fin août par le Financial Times, et partagés largement depuis sur les réseaux sociaux nigérians. Plusieurs observateurs estiment désormais que si Buhari reste le visage du Nigeria, il n’est plus tout à fait aux manettes : c’est surtout son entourage proche qui gouverne le géant ouest-africain.

Sunday Aghaeze/AP/SIPA

Dans un pays encore marqué par la mort au pouvoir de Sani Abacha, en 1998, et d’Umaru Musa Yar’Adua, en 2010, on s’interroge à voix basse sur la capacité du vieil homme à aller au bout d’un second mandat. « Le choix de son vice-président sera essentiel, estime Marc-Antoine Pérouse de Montclos. S’il se confirme qu’il garde Yemi Osinbajo sur son ticket et qu’il prépare cet homme – un chrétien du Sud qui représente une nouvelle génération, qui est déterminé et dont l’action est globalement saluée – à prendre sa suite, cela sera sans doute le meilleur héritage politique qu’il pourra léguer. »

 Le président n’est pas seulement capable de parcourir 800 m, il est aussi prêt mentalement et physiquement à continuer à diriger l’État », a affirmé le ministre de la Communication

Si l’hypothèse d’une incapacité future de Buhari est dans toutes les têtes, son entourage assure qu’il est tout à fait apte : « Le président n’est pas seulement capable de parcourir 800 m, il est aussi prêt mentalement et physiquement à continuer à diriger l’État », a affirmé le ministre de la Communication après le bain de foule du chef de l’État dans son village natal. À six mois de la présidentielle, Muhammadu Buhari est bien décidé à ne pas se laisser distancer.


Ses fidèles

  • Rotimi Amaechi : le stratège

Kalpesh Lathigra

Ancien gouverneur de l’État de Rivers, dans le Sud, et ministre des Transports depuis 2015, il est le directeur de campagne du président.

  • Mamman Daura : le confident

Capture écran/YouTube/Intrinsic Trends

Il est souvent surnommé « l’homme le plus puissant du Nigeria », signe de sa grande influence auprès du chef de l’État. Neveu de Buhari, dont il est l’aîné de deux ans et demi, il est très proche du président depuis leur enfance.

  • Bola Tinubu : l’atout maître

Jacob SILBERBERG/PANOS-REA

Les relations entre le président et ce dirigeant de l’APC ont parfois été tendues. Mais l’ex-gouverneur et sénateur du puissant et peuplé État de Lagos est un allié indispensable.

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