Politique

Maroc : royales disgrâces

Mohammed VI lors du lancement du programme « Al Hoceima, ville phare de la Méditerranée », à Tétouan, en octobre 2015. © MAP

En deux décennies de règne, Mohammed VI a limogé une bonne vingtaine de ministres. Pour quelles raisons ? Que sont-ils devenus ? Leur mise à l’écart est-elle irréversible ? De Driss Basri à Mohamed Boussaïd, tentative de recensement.

Les exemples ne manquent pas. Quand il s’agit de licencier de hauts commis de l’État, le Palais a souvent le sens de la mise en scène. Un directeur d’une entreprise publique qui apprend son limogeage par SMS en pleine cérémonie officielle. Un patron d’office qui reçoit à sa descente d’avion une alerte médias annonçant la fin de ses fonctions. Un autre qui se voit refouler au pied de l’avion royal alors qu’il s’apprêtait à accompagner Mohammed VI lors d’une tournée africaine.

Un ministre qui apprend qu’il est suspendu – avant d’être viré – alors qu’il préside, depuis la tribune d’honneur, un événement sportif. Un chef de gouvernement convoqué qui se fait notifier son remplacement par des conseillers royaux…

Soudains et parfois mortifiants, les limogeages prononcés par Mohammed VI ont toujours fait jaser. La première décision du genre a concerné feu Driss Basri, le plus fidèle, le plus craint et le plus exécré des serviteurs de Hassan II, mis sur la touche trois mois après l’intronisation de son fils. La déchéance du grand vizir en disait déjà long sur les affres que pouvait connaître une personnalité bannie par le roi. Alors qu’il avait été le deuxième homme le plus puissant du royaume, Driss Basri a vécu ses derniers jours à Paris en situation irrégulière, ayant été privé de son passeport pendant plusieurs mois.

Le timing relève toujours de la seule initiative royale, comme pour rappeler que la monarchie a la totale maîtrise du temps politique. « Mais il ne faut pas se leurrer, de telles décisions viennent en réaction à un contexte politique, nuance un politologue sous le couvert de l’anonymat. Virer des ministres, c’est comme faire sauter des fusibles quand le courant devient dangereux ou quand la pression de la rue devient trop forte. »

Pris de court

Le rythme des limogeages semble toutefois s’accélérer. Mohammed VI utilise davantage l’article 47 de la Constitution, qui lui permet de nommer ou de destituer des ministres. Sur les trois dernières années, pas moins de dix ministres ont été congédiés tandis que cinq de leurs anciens collègues ont été bannis de la haute fonction publique. Le plus souvent, ces décisions sont justifiées et n’ont nul besoin d’explications supplémentaires.

Parfois, elles soulèvent des interrogations auxquelles les communiqués du cabinet ou de la maison royale ne répondent pas. C’est le cas avec Mohamed Boussaïd, dernière victime en date. Le ministre de l’Économie et des Finances avait survécu au séisme politique qui a suivi les événements d’Al Hoceima…, mais il a été débarqué au lendemain des cérémonies officielles de la dernière Fête du trône. Le communiqué du cabinet royal en date du 1er août invoque le sacro-saint principe de reddition des comptes, nouvel élément de langage du discours royal, sans détailler en quoi les comptes de Boussaïd n’étaient pas bons.

« De nombreuses versions circulent, explique le politologue, mais tout porte à croire que c’est pour des considérations politiques qu’il a été mis à l’écart. Entre les suspicions de complaisance au profit de Moulay Hafid Elalamy (cession de son groupe Saham pour 1 milliard de dollars) et la campagne de boycott ciblant directement Aziz Akhannouch, il fallait bien sacrifier un gros calibre du Rassemblement national des indépendants [RNI]. » Le communiqué royal a d’ailleurs pris soin de signifier que ce principe de reddition des comptes s’applique « à tous les responsables, quels que soient leur rang ou leur appartenance ».

Ces considérations politiques ont aussi conduit à supprimer le secrétariat d’État chargé de l’Eau, occupé par Charafat Afilal. La décision a pris de court toute la classe politique, à commencer par le parti de l’intéressée (PPS), qui l’a appris en même temps que l’opinion. « Vu les couleuvres qu’avale Saadeddine El Othmani, il est probable que le roi lui a concédé ce limogeage, décrypte notre source. Une façon de crédibiliser la thèse selon laquelle le chef du gouvernement est consulté lors de tels changements, alors que tout le monde sait que le patron de l’exécutif est juste informé des décisions royales, et non décisionnaire. »

Si le mode de congédiement diffère, les principaux intéressés se réfugient chaque fois dans un silence approbateur. Difficile pour ces hauts commis de commenter une décision royale, quand bien même elle torpillerait leur carrière politique. D’autant que la perspective d’un retour en grâce n’est jamais exclue. L’écrasante majorité de ces « réprouvés » gravite toujours autour de la sphère politique, avec l’espoir caché de rebondir un jour. Car si le désaveu royal peut être d’une cruelle dureté, le pardon du souverain n’a pas son égal.


Ils peuvent rebondir :

• Ahmed Lakhrif

Secrétaire d’État aux Affaires étrangères de 2007 à 2008 

Aic Press

«Le gouvernement de Sa Majesté le Roi a appris que depuis plusieurs mois les autorités espagnoles accordaient la nationalité espagnole à plusieurs hauts responsables marocains. » C’est par ces mots que le cabinet royal a justifié, par communiqué, le limogeage d’Ahmed Lakhrif. Ce natif de Smara, qui venait de boucler sa première année au secrétariat d’État, était en effet candidat à l’obtention de la nationalité espagnole. Et l’a obtenue alors même qu’il était membre du gouvernement.

Le désaveu royal ne l’a pas empêché de poursuivre sa carrière : élu municipal de Laayoune, il est l’un des hommes clés du parti de l’Istiqlal au Sahara et s’est même fait élire à la Chambre des conseillers en 2015. Lakhrif tient désormais un discours plus convaincant à propos de la « marocanité du Sahara », et cette étiquette de Sahraoui pourrait favoriser son retour aux affaires.

• Mohamed Ouzzine

Ministre de la jeunesse et des Sports de 2012 à 2015 

Frederic Chambert/Panoramic

Une raclette géante, des stadiers qui tentent de faire dégorger la pelouse du stade Moulay-Abdellah, transformée en marécage… Les images diffusées en direct dans le monde entier en décembre 2014, lors d’un match du Mondial des clubs qu’abritait le Maroc, ont fait du royaume la risée de la planète football. Mohamed Ouzzine est lourdement sanctionné : le Palais lui interdit de remettre les pieds dans un stade jusqu’à la fin d’une enquête ordonnée par le roi. Message reçu 5 sur 5 : il présente sa démission. Elle est validée vingt jours plus tard par un communiqué qui détaille les irrégularités constatées par l’enquête. Mais Ouzzine réussit à se relancer : en 2016, il est élu député dans son fief d’Ifrane. Aujourd’hui, il lorgne le secrétariat général du Mouvement populaire. Le parti servant généralement d’appoint aux majorités gouvernementales, un retour d’Ouzzine n’est pas à écarter.

• El Habib Choubani

Ministre chargé des relations avec le Parlement de 2012 à 2015 

aic press

L’idylle dont il a été le héros lui a valu bien des surnoms : Don Juan d’Errachidia (région où il est élu depuis 2002), Roméo de Bejaad (où il est né en 1963)… El Habib – littéralement, « l’amant » – entretenait une relation avec sa directrice de cabinet, Soumia Benkhaldoun, promue ministre déléguée à l’Enseignement supérieur en 2013. Révélée par un rival politique, l’amourette met le Parti de la justice et du développement (PDJ) dans de sales draps, d’autant que l’un est marié et l’autre à peine divorcée. Sous pression, tous deux présentent leur démission du parti islamiste. Et le réajustement ministériel décidé par le roi en mai 2015 vient les « délivrer ». Deux mois après, les amants se marient – en toute discrétion – à Témara. Mais Choubani n’a pas renoncé à la politique. Il entre dans le club très sélect des douze nouveaux présidents de région, élu à Draa Tafilalet. Et reste un cador du PJD, prêt à rebondir. Quant à Soumia Benkhaldoun, elle n’apparaît plus que dans des meetings mineurs. Lors des législatives de 2016, le parti refuse sa candidature dans la circonscription de Rabat… au profit de celle de son frère, Réda Benkhaldoun.

Mohamed Boussaïd 

Ministre des Finances de 2013 à 2018 

Mohamed Drissi Kamili pour JA

Deux jours avant son limogeage, il assistait aux cérémonies de la Fête du trône. « Rien dans son comportement ne laissait transparaître qu’il savait qu’il allait se retrouver sur la touche, nous confie un fonctionnaire du département des Finances. Il avait même des réunions et des rendez-vous prévus la semaine suivante ! » Mais sa longue expérience de wali et de ministre lui a sans doute appris que de tels fauteuils sont des sièges éjectables. Déjà, en 2010, Boussaïd avait dû quitter subitement le département du Tourisme au profit d’une autre recrue du RNI, Yasser Znagui. Deux mois plus tard, le natif de Fès était nommé wali de la région d’Agadir, avant d’être promu wali du Grand Casablanca, en 2012.


>>> À  LIRE – Maroc : le ministre des Finances Mohamed Boussaid limogé par Mohammed VI


Récemment, sa sortie maladroite contre les boycotteurs – qualifiés d’écervelés – a ruiné la petite cote de popularité dont il jouissait dans l’opinion. Mais il prend ce nouveau désaveu royal avec sagesse, se résignant à servir de bouc émissaire du RNI, violemment attaqué ces derniers mois. Il se fait désormais discret, quittant rarement sa villa de Bouznika. En attendant des jours meilleurs…


Ils sont pratiquement hors jeu :

Abdelaadim El Guerrouj 

Ministre délégué à l’Éducation nationale de 2013 à 2015 

aic press

Dès janvier 2014, le ministre haraki se trouve en difficulté : une facture de 33 000 dirhams (3 000 euros) de chocolat a été réglée par son département pour une livraison destinée à un événement personnel. El Guerrouj a beau répéter qu’il s’agit d’une simple erreur de commande, finalement réglée de sa poche, le mal est fait. Devenu la risée des internautes, le ministre est démis de ses fonctions en mai 2015. Il interprète cette sanction comme une trahison de son parti, le Mouvement populaire.

Ce fils de la très influente confrérie bouchichiya prend alors ses distances. Il se reconvertit dans le secteur du BTP et crée AG&G Strategy, s’associant avec Grupo Casais pour monter la filiale locale de ce groupe portugais. Ses proches assurent qu’il a fait une croix sur la politique, mais rien ne dit qu’il ne changera pas d’avis…

• Mohamed Hassad

Ministre de l’Éducation nationale en 2017 

Alexandre Dupeyron pour JA

Il est l’un des survivants de l’ère Benkirane, repêché lorsque Saadeddine El Othmani est nommé chef du gouvernement. Il passe alors de l’Intérieur à l’Éducation. Preuve que ce dernier département est considéré comme un « ministère de souveraineté » ? Tout le laisse à penser, y compris le profil de technocrate de Mohamed Hassad. À ceci près que l’homme est ministre sous une bannière politique, celle du Mouvement populaire (MP). Le signe ultime qu’il ne jouit d’aucun appui royal apparaîtra en octobre 2017. Son nom figure alors parmi les ministres limogés par Mohammed VI pour leurs manquements dans le projet « Al Hoceima, ville phare de la Méditerranée ». Et surtout parmi ceux qui ne se verront plus jamais attribuer de fonctions officielles, comme le précise le Palais. Le haut commis de l’État – directeur d’offices publics et plusieurs fois wali – devient un paria.


>>> À  LIRE – Maroc : Saâdeddine El Othmani hausse le ton au Parlement


Depuis, il coule des jours tranquilles dans sa villa à Bouznika. Il assiste assidûment aux réunions du bureau politique du MP, dont il est membre de droit en tant qu’ancien ministre, et songerait même à briguer le secrétariat général de son parti.

Nabil Benabdellah

Ministre de l’Habitat de 2012 à 2017

aic press

Sa reconduction en tant que ministre de l’Habitat dans le gouvernement El Othmani a constitué une surprise. C’est qu’à la veille des législatives le chef de file du PPS s’est fait remonter les bretelles par le cabinet royal. Le 13 septembre 2016, un communiqué le recadre après ses propos accusant le plus influent des conseillers de Mohammed VI, Fouad Ali El Himma, d’ingérence dans la vie politique. « La période électorale requiert de s’abstenir d’utiliser des concepts qui portent atteinte à la réputation de la patrie et à la crédibilité des institutions dans une tentative de gagner des voix et la sympathie des électeurs », souligne le texte. Son limogeage après les retards accusés par le projet Al Hoceima a moins étonné. Le vieux routard du PPS a su, malgré tout, se maintenir à la tête de son parti : il s’est fait réélire en mai 2018 pour un troisième mandat de secrétaire général.

 Houcine El Ouardi

Ministre de la Santé de 2012 à 2017 

aic press

En tenant tête au puissant lobby de l’industrie pharmaceutique, ce médecin issu du PPS a réussi là où beaucoup de ses prédécesseurs avaient échoué : il a pu imposer la baisse des prix des médicaments. Certains l’ont consacré meilleur ministre de la Santé que le Maroc ait jamais eu… et c’est donc en toute logique qu’il a rempilé dans le gouvernement El Othmani, après un mandat plein avec Abdelilah Benkirane, qui le couvrait aussi de louanges.

Mais El Ouardi fera lui aussi les frais des manquements d’Al Hoceima. Il est congédié dans le cadre du « séisme politique » d’octobre 2017. Depuis, il a repris sa fonction de chef du service des urgences à l’hôpital Ibn-Rochd, à Casablanca. Mais ce service a récemment fait le buzz à travers la vidéo diffusée par une ressortissante française montrant l’état d’insalubrité des lieux. Saleté, manque de personnel soignant, matériel désuet…, les images ont choqué. Et sans doute rappelé ses échecs à l’ancien ministre.

Lahcen Haddad 

Ministre du Tourisme de 2012 à 2016

Hassan Ouazzani pour ja

 En octobre 2017, il apprend avec stupéfaction la sanction royale, comme les autres hauts commis ayant fait les frais du séisme politique d’Al Hoceima. Le natif de Bejaad est alors l’un des rares responsables à réagir à ce désaveu. « Je n’ai rien à me reprocher », lance le désormais ancien ministre haraki sur Twitter. Il reprend ensuite du service en tant que professeur de management stratégique à l’université Mohammed-V de Rabat. Il reste très actif, se faisant élire membre du Conseil d’administration du réseau parlementaire mondial de la Banque mondiale, dont il est consultant. Il siège aussi à la commission parlementaire mixte Maroc-Union européenne.

Hakima El Haite 

Secrétaire d’État à l’Environnement de 2013 à 2017 

Hassan Ouazzani pour JA

Celle qui se vantait dans les médias de travailler « 22 heures par jour » n’a pas rempilé dans le gouvernement El Othmani. Néanmoins, elle conserve alors son titre de « championne du climat », décerné par l’ONU après l’organisation de la COP22 à Marrakech. Mais les sanctions royales d’octobre 2017 viennent la priver de ce statut. Alors qu’elle s’apprête à participer à la COP23 à Bonn, elle se voit signifier qu’elle n’est plus habilitée à représenter le royaume. Un coup dur pour cette native de Fès qui a fait toute sa carrière dans l’environnement, que ce soit dans le public ou dans le privé. Son nom ne revient désormais que pour évoquer les scandales ayant ponctué son mandat, comme celui de l’importation des déchets italiens, qui a récemment fait l’objet d’un rapport parlementaire.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte