Politique économique

Christine Lagarde : « Je ne peux rien faire pour annuler la commande d’un jet privé. Sauf refuser un crédit »

Christine Lagarde, 2018 HQ2 MD Managing Director Christine Lagarde Jeune Afrique Cover Interview © Stephen Jaffre/IMF © IMF Photo/Stephen Jaffe

Crise de la dette, poids de la Chine, philosophie d’intervention, fiabilité des données, industrialisation… La patronne du Fonds livre son analyse des grands dossiers économiques du continent.

Le Fonds monétaire international (FMI) ne peut pas avoir raison. Qu’il en fasse trop ou pas assez, il est critiqué. Un temps la plus puissante institution financière du monde, dans les années 1970 et 1980, le FMI était devenu l’arbitre en chef de l’économie des pays en développement. Les gouvernements qui n’ont pas suivi ses préceptes ont été contraints, plus ou moins discrètement, de repenser leurs politiques sous peine d’être exclus de la communauté des pays financièrement responsables.

Un éminent économiste nigérian, Pius Okigbo, comparait le Fonds à une escouade d’inspecteurs de l’hygiène économique. Ses remèdes, incluant d’importantes coupes budgétaires dans les dépenses publiques, furent largement critiqués, tant ils mettaient en péril la stabilité politique des nations. En Afrique et en Amérique du Sud, ils ont été suivis de plusieurs changements de régime.

Aujourd’hui, le Fonds est taxé de bavardage. Quand sa méthode était jugée trop brutale et intrusive, les critiques reprochent désormais à l’institution de ne pas être suffisamment active, de perdre son statut et d’être mise sur la touche par des marchés financiers dérégulés et par la Chine, devenue l’un des principaux bailleurs pour les économies en développement.

Depuis la crise financière mondiale de 2008 et l’effondrement du prix des matières premières qui s’est ensuivi, les pays en développement se sont lourdement réendettés

En particulier en Afrique, le FMI est accusé de passivité juste après avoir mené un effort sans précédent dans le cadre de l’initiative « pays pauvres très endettés » (PPTE). Le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris ont annulé des milliards de dollars de dettes des trente-six pays les plus pauvres de la planète, dont trente étaient africains. L’initiative PPTE aurait dû permettre à ces gouvernements de se réendetter de manière responsable, de relancer leurs économies et de créer des emplois.

Nouvelle crise de la dette

Cela n’a pas fonctionné aussi bien que ce fut imaginé. Depuis la crise financière mondiale de 2008 et l’effondrement du prix des matières premières qui s’est ensuivi, les pays en développement se sont lourdement réendettés. Sur soixante pays à bas revenus, vingt-quatre subissent actuellement une crise de la dette ou sont sur le point d’en connaître une. Au cours des cinq dernières années, leur nombre a doublé.

C’est dans ce contexte que Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a donné une interview au groupe Jeune Afrique, défendant le rôle de son institution et expliquant comment elle tente d’arrêter la propagation de cette nouvelle crise. Elle reconnaît le besoin d’améliorer nettement la qualité de la collecte des données et de travailler plus étroitement avec la société civile pour améliorer la surveillance des économies et l’efficacité des programmes du FMI.


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Sortir de cette nouvelle crise et empêcher que davantage de pays soient entraînés dans le tourbillon de la dette implique désormais beaucoup plus d’acteurs que ceux engagés dans l’initiative PPTE. Entre 2013 et 2016, la part de la Chine dans la dette des pays pauvres a dépassé le total détenu par le Club de Paris, la Banque mondiale et toutes les banques de développement régionales, selon Masood Ahmed, président du think tank Center for Global Development.

Durant la même période, les prêts concessionnels des pays riches aux économies les plus pauvres ont diminué de 20 %. Les critiques ajoutent que les règles suivies par le FMI et la Banque mondiale pour l’octroi de prêts sont trop rigides, forçant ces pays à contracter des dettes commerciales avec des taux d’intérêt plus élevés et des échéances plus courtes. Et, bien que le nombre et la variété des créanciers opérant en Afrique – des banques commerciales aux négociants en matières premières comme Glencore – aient augmenté de façon exponentielle, Lagarde insiste sur la volonté du Fonds de jouer un rôle de premier plan dans l’accompagnement des États afin d’orienter leurs politiques et de leur éviter les écueils du passé.

Jeune Afrique : L’environnement commercial et financier mondial actuel semble aller à l’encontre des institutions internationales. Quelles conséquences pour l’Afrique ?

Christine Lagarde : Je vois deux tendances parallèles pour le moment. D’une part, il y a cette montée des mesures protectionnistes, la montée des tarifs, les barrières non tarifaires, les restrictions au commerce entre certains pays. Nous pensons aux face-à-face entre les États-Unis et la Chine, les États-Unis et l’Europe, à ce que font certains pays européens.

C’est préoccupant pour ces économies, mais aussi pour l’Afrique. Et vous avez une voie parallèle de renforcement des accords de libre-échange : entre l’Union européenne et le Japon, entre le Canada et l’UE, les négociations entre le Mercosur [Marché commun réunissant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela] et l’Europe, et l’accord sur la zone de libre-échange africaine. Cela ne va pas conduire instantanément au développement, car il y aura une longue période de transition. Mais pour les pays africains qui essaient de construire leurs chaînes d’approvisionnement, en déterminant quels marchés seront les moteurs dans dix ans, c’est un signal très fort. Si nous examinons la première piste – la montée du protectionnisme et les restrictions commerciales –, cela aura des répercussions indirectes. Si vous incluez la dimension confiance, avec une escalade dans les réactions, vous obtenez un impact plus concret et direct pour l’Afrique.

Vous avez affirmé que la stratégie des « Routes de la soie » de la Chine pourrait signifier que certains pays lourdement endettés devraient supporter des projets non viables qui ne répondent pas aux priorités nationales. Est-ce un risque particulier en Afrique ?

Quel que soit le pays ou l’organisation, la dépendance totale à un fournisseur est un facteur de risque. Je sais que la Banque mondiale essaie de concevoir un instrument de garantie contre les pertes passées afin d’inciter le secteur privé financier à participer aux projets d’infrastructures.

La création d’un outil capable d’inciter le secteur privé à investir, en diversifiant les partenaires, est une bonne chose et constitue un facteur d’atténuation des risques. Dans ces projets, il faut être attentif à la viabilité de la dette, veiller à ce que le financement soit transparent et qu’il soit appliqué à de bons projets menés efficacement, c’est la clé de la réussite.

Aujourd’hui, beaucoup sonnent l’alarme concernant l’augmentation de la dette et la baisse de la croissance par habitant. Avec le recul, pensez-vous que les promoteurs du décollage de l’Afrique (Africa Rising) étaient imprudents ou seulement mal informés ?

Il est vrai que beaucoup de gens se sont un peu emportés à l’époque. Je me souviens qu’en 2014 nous avons organisé la conférence au Mozambique et avons décidé d’adopter une approche en deux volets, à savoir Africa Rising / Africa Watching.

Nous étions déjà préoccupés par la montée de la dette, le choc de la chute des cours des matières premières et ses incidences sur le continent, alors que de nombreux pays connaissaient encore une croissance significative relativement à la population et au produit intérieur brut. Les principaux indicateurs économiques étaient tous très flatteurs. Mais je regarde le PIB par habitant parce que c’est ce qui met en évidence l’impact sur les gens. Si je considère les pays à faibles revenus, nombre d’entre eux se trouvent en Afrique subsaharienne. Nous en avons six qui sont actuellement en situation de surendettement et neuf à haut risque de surendettement.

Ryan Rayburn

Concernant les pays en surendettement, quels sont les remèdes ? Le FMI et la Banque mondiale joueront-ils un rôle de premier plan dans la crise, comme ils l’ont fait avec l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés dans les années 1990 et 2000 ?

La situation est très différente de ce qu’elle était à l’époque. Et le paysage des créanciers est plus diversifié avec une combinaison d’acteurs publics et privés. Certains pays ont une forte dette intérieure à long terme, essentiellement avec des banques locales et peu sous forme d’obligations souveraines. D’autres, en revanche, ont émis d’importantes obligations souveraines au cours des dix dernières années – généralement en devises, ce qui les expose au risque de variation de change et de pressions monétaires. Je suis sûre que nous serons appelés à jouer un rôle si des restructurations de la dette sont nécessaires dans l’un de ces pays.

Dans certains pays, tels que le Mozambique, la Zambie et le Congo, les autorités ont sous-estimé leur dette. Cela a faussé vos analyses. Comment avez-vous fait ?

Cela a des répercussions sur notre travail d’analyse, sur la conception des programmes, et nous devons constamment revérifier l’exactitude des données qui nous sont transmises. De concert avec la Banque mondiale, nous avons pris l’initiative d’améliorer la qualité des données, en confrontant davantage les informations reçues des pays débiteurs et des pays créanciers. Nous avons présenté le premier rapport au G20 il y a six mois et nous poursuivons le projet pour mieux vérifier les données. Il suffit de quelques pays pour saper la confiance que nous avons dans les données que nous utilisons.

Depuis plusieurs mois, les observateurs attendent le vote d’un programme FMI en faveur du Congo. Où en êtes-vous dans les négociations avec Brazzaville ?

Il y a des négociations en cours entre Brazzaville et ses autres créanciers (les négociants Trafigura, Glencore, mais aussi la Chine). J’espère qu’elles aboutiront pour que nous puissions fournir le financement que nous apportons aux autres pays de la Cemac. Je suis optimiste, mais je ne veux pas fixer de date pour la réunion du conseil.


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Au Tchad, la société de trading Glencore est également l’un des bailleurs de fonds de l’État. C’est un nouveau rôle pour ce genre de sociétés. Qu’en pensez-vous ?

Cette diversification de leurs activités implique de la transparence et de l’équité dans les négociations. Ce sont deux conditions essentielles à mes yeux.

Comment les relations entre les États africains et le FMI ont-elles évolué depuis l’apogée de l’ajustement structurel ? Êtes-vous moins intrusifs, plus diplomatique pour prodiguer vos conseils politiques ?

Nous essayons d’aider les pays à atteindre une croissance durable et inclusive. Donc, quand on dit qu’il faut réduire le déficit budgétaire, cela signifie soit augmenter les revenus, soit réduire les dépenses inutiles. Parfois, cela amène à avoir des discussions tendues. Si un pays décide d’ignorer notre point de vue, je ne peux pas faire grand-chose pour annuler la commande d’un jet privé.

Mais ils n’obtiendront pas de crédit du FMI.

Non, je ne le pense pas, cela nuirait aux recommandations que nous faisons en matière de dépenses publiques.

Il y a des pays comme l’Éthiopie, le Maroc et le Rwanda qui poursuivent des politiques économiques plus hétérodoxes et dirigistes. Ils misent sur des politiques industrielles, qui étaient perçues comme des hérésies au sein du FMI et de la Banque mondiale. Les relations avec ces pays sont-elles plus difficiles ou simplement plus intéressantes ?

Je pense que cela rend notre vie et notre travail plus intéressants, en fait. Nous venons de terminer un programme avec le Maroc, qui a eu une ligne de crédit préventive au cours des quatre dernières années et n’a pas besoin de plus. Je ne pense pas que le gouvernement en ait pleinement tiré parti, mais elle était disponible, et le pays était très heureux d’y avoir accès. Nous avons eu des échanges très intéressants concernant leurs politiques de croissance et de développement, tant du point de vue fiscal que monétaire.

Nous avons un programme avec le Rwanda, pour lequel il reste encore un an. Nous avons eu un partenariat très solide. Si vous me demandiez de quel pays africain je pourrais louer la politique, je citerais probablement le Rwanda. Je suis allée en Éthiopie en décembre 2017, et le nouveau Premier ministre éthiopien nous a rendu visite à la fin du mois de juillet. Nous avons eu une réunion formidable, qui annonce un renforcement de nos relations. Nous examinons la situation macroéconomique, la pérennité et la stabilité des pays. S’ils remplissent ces critères, il ne nous appartient pas d’émettre un veto idéologique sur tel ou tel modèle.

Quelles répercussions l’intelligence artificielle et la robotique ont-elles sur les modèles de croissance et de développement utilisés dans les économies africaines ?

La quatrième révolution industrielle n’est pas le pré carré des économies de l’Asie du Sud-Est. Cela touchera tous les pays, y compris l’Afrique. Nous allons davantage travailler sur ce sujet. Nous organisons au Ghana, en décembre, une conférence sur le travail à effectuer sur le continent.

En octobre 2017, à l’époque du rapport « Perspectives de l’économie mondiale » du FMI, une étude concluait qu’un pays pouvait passer d’une prédominance du secteur agricole à une prédominance du secteur des services sans passer par le secteur secondaire [industriel] et sans perdre sa productivité. C’est un développement vraiment positif pour certains pays africains. Ils n’auront pas à traverser le douloureux processus d’industrialisation.

On voit l’impact des développements technologiques dans de nombreux domaines. En agriculture, on constate une amélioration des rendements des cultures grâce à l’utilisation de dispositifs technologiques qui informent les agriculteurs sur l’état du sol. L’accès au financement est beaucoup plus large grâce à la banque mobile. L’utilisation des transports s’améliore grâce au développement des applications. Je ne suis pas naïvement optimiste à ce sujet, mais je pense que de nombreux effets positifs vont profiter à l’Afrique.

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