Politique

Algérie : autour de Bouteflika, le bal des courtisans

Arrivée du chef de l’État Abdelaziz Bouteflika dans un bureau de vote d’Alger, lors de la présidentielle de 2014. © Bechir Ramzy/Anadolu Agency/AFP

Une quinzaine de micropartis appellent Abdelaziz Bouteflika à briguer un cinquième mandat en 2019. Enquête sur ces partisans de la dernière heure.

Sur la photo de famille prise ce 15 août à Alger, ils sont quinze. Quinze responsables de parti politique à l’audience très limitée réunis pour défendre une cause commune : la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. « Le pays a besoin [de lui] pour relever les défis liés à l’approfondissement des réformes sur les plans politique, économique, social, sécuritaire et de politique extérieure », affirme en conférence de presse Belkacem Sahli, secrétaire général de l’obscure Alliance nationale républicaine (ANR).


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Sur ces quinze responsables, ceux qui ont croisé Bouteflika une fois dans leur carrière se comptent sur les doigts d’une main. Parmi eux, nul ou presque n’est en mesure de détailler le programme de celui dont ils souhaitent le maintien à la tête de l’État, en dépit d’un âge avancé et d’une santé fragile. « Aujourd’hui, chacun s’empresse non pas de soutenir son programme, mais de prêter allégeance à sa personne », assure un vieil ami. Et plus le raïs garde le silence sur ses intentions, plus ses soutiens rivalisent de zèle pour le prier de briguer un nouveau mandat. L’essentiel n’est-il pas de suivre le mouvement de celles et ceux qui l’appellent à « poursuivre sa mission au nom de la continuité et de la stabilité » ?

Anis Belghoul/NewPress PPAGENCY/SIPA PRESS

Au sein du personnel politique qui gravite ou a gravité autour de Bouteflika, tout le monde ne peut prétendre à la même proximité avec le chef. Certains se prévalent de son amitié et de son compagnonnage. D’autres, plus nombreux qu’ils ne le sont en réalité, affirment avoir son oreille. Mais rares sont ceux qui partagent encore un thé avec lui. Depuis son accession au pouvoir, en 1999, le président algérien a constitué autour de lui, volontairement ou à son corps défendant, une légion de serviteurs, fidèles, courtisans, obligés, laudateurs et même un fou du roi…


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Les commensaux

L’appétence de Bouteflika pour les monarchies et émirats de la péninsule Arabique, où il a passé quelques années au cours de sa « traversée du désert », dans les années 1980, ou encore son inclination pour les régimes marqués par une présidence à vie, comme ceux de Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Hafez al-Assad, ont sans doute forgé l’idée de l’existence d’une cour autour de lui.

Bouteflika n’a pas d’amis, il a des affidés. Quand il n’en a plus besoin, il s’en débarrasse », indique un de ses anciens ministres

« Ceux qui gravitent autour du pouvoir l’ont compris et assimilé, explique l’une de ses connaissances. On est dans le culte de la personnalité… Ce qui n’est pas pour lui déplaire. » Un de ses anciens ministres abonde dans le même sens : « Bouteflika n’a pas d’amis, il a des affidés. Quand il n’en a plus besoin, il s’en débarrasse. » Un peu tels les commensaux au Moyen-Âge, invités à la table du roi tant qu’ils étaient utiles. Les Premiers ministres successifs du président algérien en seraient les équivalents contemporains.


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En vingt ans, Bouteflika a usé sept chefs de l’exécutif : Ahmed Benbitour, Ali Benflis, Ahmed Ouyahia, Abdelaziz Belkhadem, Abdelmalek Sellal et Abdelmadjid Tebboune. Si le poste confère une proximité avec le chef, il ne permet pas pour autant de faire partie du cercle des intimes. Surtout, il ne met pas à l’abri des revers de fortune, de la disgrâce ou du bannissement. Chef du gouvernement entre décembre 1999 et août 2000, Ahmed Benbitour n’a plus jamais recroisé la route de Bouteflika. Son successeur, Ali Benflis, a été frappé d’excommunication pour avoir osé prétendre à la magistrature suprême. Depuis leur divorce, en mai 2003, les deux hommes, qui furent pourtant proches, ne se sont plus adressé la parole. Si Benbitour et Benflis n’ont jamais fait partie de la cour de Bouteflika, il en est autrement de leurs successeurs.

Abdelaziz Belkhadem, l’un des rares à avoir connu le président avant même son retour aux affaires, chef du gouvernement entre 2006 et 2008, a été congédié du jour au lendemain, sans explications. Secrétaire général du FLN jusqu’en 2013, il a, lui aussi, été banni pour avoir osé s’afficher avec les adversaires du chef de l’État. Quant à Abdelmadjid Tebboune, qui faisait également partie de ceux qui ont intimement fréquenté Bouteflika lors de ses années difficiles, il a été débarqué de la tête du gouvernement en août 2017 après 80 jours d’exercice. Sans fleurs, ni couronnes.

Le fou du roi et les cardinaux

Fidèle serviteur pendant plus de quatre ans, Abdelmalek Sellal a été évincé en mai 2017 sans un mot de remerciement de la part du président… dont il avait pourtant dirigé les campagnes victorieuses de 2004, 2009 et 2014. En coulisse, certains le soupçonnaient de rêver à terme de prendre la place du calife.

Fin connaisseur du sérail et vieux briscard de la politique, l’actuel Premier ministre, Ahmed Ouyahia, sait ce qu’il en coûte d’afficher un soupçon de déloyauté au vieux raïs. Lui qui rêve secrètement du palais d’El-Mouradia ne manque pas une occasion de renouveler son engagement à Bouteflika. Un cinquième mandat ? Il signe des deux mains. Tout autant que Djamel Ould Abbes, secrétaire général du vieux parti, qui clame urbi et orbi connaître l’agenda du président sans l’avoir rencontré une seule fois depuis sa nomination, en octobre 2016. Les caricaturistes algériens prennent un malin plaisir à le dessiner avec un nez rouge, comme pour lui assigner la fonction peu flatteuse, mais ô combien reconnue, de fou du roi.

Anis Belghoul/AP/SIPA

Bien qu’il n’ait jamais été un intime du président, le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, est l’une des rares personnes qui lui vouent respect et fidélité. Soutien indéfectible depuis sa nomination à la tête de l’armée en 2004, sa loyauté n’a jamais été prise en défaut. Même en privé, l’imposant chef d’état-major se garde de critiquer le chef de l’État. « Je lui dois tout », a-t-il confié un jour à l’un de ses amis.

Sorte de « cardinal de la République », Gaïd Salah se dresse comme un rempart face à ceux qui souhaiteraient l’application de l’article 102 de la Constitution

Le vice-ministre de la Défense loue souvent le passé révolutionnaire de Bouteflika. Sorte de « cardinal de la République », il se dresse comme un rempart face à ceux qui souhaiteraient l’application de l’article 102 de la Constitution, qui prévoit la destitution du président si, « pour cause de maladie grave et durable, [il] se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions ». Bouteflika candidat, Gaïd Salah le soutiendrait sans ciller. Il demeure un allié précieux, dont le poids politique s’est renforcé avec le remaniement qui a affecté les chefs des régions militaires, d’autres structures de l’armée, la direction de la police et celle de la gendarmerie.

Les frères Saïd et Nacer, et la sœur, Zhor, sont les seuls à avoir un accès direct, constant et sans limites au raïs

La régence

Privilégiée, la famille est le seul et unique noyau auquel Bouteflika accorde une confiance absolue. C’est d’autant plus vrai que cet homme qui cultive une méfiance avérée et une certaine forme de dédain envers la classe politique vit retranché dans la résidence de Zeralda, sur le littoral ouest d’Alger, qui lui sert de lieu de vie et de travail depuis son AVC, en 2013. Le cercle intime est formé des deux frères, Saïd et Nacer, et de la sœur, Zhor. Ils sont les seuls à avoir un accès direct, constant et sans limites au raïs. Ancienne sage-femme, la sœur fait office de gouvernante et de confidente, et s’assure du bien-être de l’aîné, au point de le veiller lors des déplacements médicaux à l’étranger. Contrairement à ses deux frères, elle ne voit pas d’un bon œil l’idée d’un cinquième mandat. « Elle n’était déjà pas favorable à sa candidature en 2014, confie une amie. Elle souhaite qu’il quitte la scène avec les honneurs pour se reposer et se soigner. »

Anis Belghoul/NewPress PPAGENCY/SIPA PRESS

Conseiller spécial à la présidence, Saïd Bouteflika, à qui l’on prête la volonté de prolonger le règne de son frère ad vitam aeternam, reste la véritable interface entre le chef de l’État et les institutions. Lui seul a son oreille. Et son influence croissante et inédite en fait, de facto, le régent. Il transmet les instructions de Bouteflika au Premier ministre, aux membres du gouvernement ou aux interlocuteurs étrangers.

Car la maladie handicapante du président ainsi que sa réclusion ultrasécurisée à Zeralda ont considérablement réduit son agenda de travail. Contrairement aux années précédentes, il ne reçoit plus son Premier ministre en tête à tête. Et ses entretiens avec Ahmed Gaïd Salah se sont espacés au fil du temps. Quant aux audiences avec les hôtes étrangers, médiatisées par la télévision nationale, la dernière remonte au 3 avril, lors de la visite officielle en Algérie du président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy.

Si j’annonce que je ne suis pas candidat, ils sont capables de ne plus me ramener les journaux le matin… », répondait Bouteflika en 2008

Mais pourquoi tout ce beau monde court-il derrière un cinquième mandat, au point de braver les moqueries et le mépris de l’opinion publique ? Ceux qui occupent déjà des postes à responsabilité rêvent de se maintenir. Les autres espèrent obtenir un strapontin dans un ministère, à l’Assemblée nationale, au Sénat ou ailleurs. Rester dans la cour ou y entrer. Dans les deux cas, se réchauffer à l’ombre d’un « roi-soleil ».

Mais ceux qui exhortent Bouteflika à se maintenir au pouvoir seront-ils toujours à ses côtés s’il vient à y renoncer demain ? À l’un de ses proches qui lui conseillait, à l’automne 2008, de ne pas renoncer à un troisième mandat, Bouteflika répondit ceci : « Si j’annonce que je ne suis pas candidat, ils sont capables de ne plus me ramener les journaux le matin… » La république peut se montrer régicide.


Nouvelle hospitalisation à Genève


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Le communiqué est laconique. Le président algérien s’est envolé vers la Suisse lundi 27 août pour « y effectuer des contrôles médicaux périodiques ». Comme à son habitude, la présidence ne livre aucun détail, ni précision sur la nature de ces soins ou de ces contrôles. Qu’il se fasse opérer de l’œil à Barcelone, qu’il soit admis dans une clinique à Grenoble ou qu’il se soigne dans un hôpital de Genève, le plus grand secret entoure la santé d’Abdelaziz Bouteflika, 81 ans.

Cette opacité est propice à la propagation de toutes sortes de rumeurs. Et cette nouvelle hospitalisation pose de nouveau la question de l’état de santé du raïs, qui ne reçoit plus en audience et ne communique plus que par voie épistolaire. De l’évolution de sa santé dépend l’issue de la présidentielle de 2019. Si elle s’améliore ou demeure en l’état, Bouteflika peut envisager une nouvelle candidature. Si elle se dégrade, d’autres options devront être considérées.

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