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Cet article est issu du dossier «Le Congo à l'heure des comptes»

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Politique

[Édito] Coup de balai au Congo

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Journaliste à Jeune Afrique depuis 2008, Cécile Manciaux est responsable de la section « Le Plus » de l’hebdomadaire. Ses principaux centres d’intérêt : l’aménagement et le développement urbain, le droit électoral, les religions, les trésors linguistiques. Ses passions : l’Afrique centrale, l’Écosse, leur petite et grande musique.

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Denis Sassou Nguesso, président du Congo-Brazzaville. © Wang Zhao/AP/SIPA

« Gouvernance » : exemple type de mot-valise furieusement à la mode ces jours-ci dès qu’il s’agit du Congo.

Dans la bouche du président Sassou Nguesso lors de son discours du 14 août et dans celle de ses opposants, qui semblent en avoir découvert le sens une fois éloignés du pouvoir ; à la une du Plan national de développement et à chaque étape du décapant Rapport sur la gouvernance et la corruption publié en juin par le ministère des Finances ; au cœur, bien sûr, des négociations-marathons avec le FMI. Mais saisit-on vraiment, à Brazzaville, tout ce qu’implique et exige l’appropriation de ce terme ? C’est encore loin d’être évident.

Opacité, clientélisme, mauvais climat des affaires, immodestie de l’État et de ses serviteurs, train de vie ostentatoire de celles et ceux que leur proximité avec le régime a enrichis, repli identitaire… La liste de ces « antivaleurs » que le chef de l’État appelle rituellement à éradiquer depuis sa réélection, en 2016, est longue.

Chaque soir, le 20 heures de Télé-Congo consacre des reportages aux incivilités ordinaires qui en disent long sur la dépravation de la notion de bien commun chez les Congolais : La Patte-d’Oie, poumon vert de Brazzaville, saccagée par les creuseurs de charbon ; université de Kintélé vandalisée avant même son inauguration, tout comme les logements attenants destinés aux sinistrés du 4 mars 2012 ; hôpital Blanche-Gomez vidé d’une partie de ses équipements pendant sa rénovation ; berges du fleuve dégradées par les constructions anarchiques de villas, etc.

S’y attaquer avec la volonté de trancher dans le vif est d’autant plus urgent que la saison des pluies approche, avec son cortège de tracas quotidiens. En toute ingénuité, le maire de la capitale a déjà prévenu ses concitoyens : son administration étant rongée par lesdites « antivaleurs », il sera dans l’incapacité de les soulager pendant cette période à hauts risques.

Bonne nouvelle tout de même : le retour de la paix dans le Pool se consolide. Et, avec elle, la réouverture de l’artère vitale Pointe-Noire - Brazza, qui permet au Congo de mieux respirer. Même si, en entendant le pasteur Ntumi ériger au premier rang de ses revendications la construction d’une villa et une fonction officielle avec la rémunération qui convient, on se dit que le mal décrit plus haut est profond.

Dangereux prédateurs

À deux ans et demi d’un scrutin présidentiel auquel, depuis l’adoption de la nouvelle Constitution, rien ne lui interdit de se présenter, Denis Sassou Nguesso doit pourtant savoir que ce simple retour à la normale, joint à la conclusion prochaine d’un accord avec le FMI, ne suffit pas à dresser un bilan. Au préalable, il lui faudra sans doute couper les branches mortes au sein du gouvernement et n’y garder que celles qui conservent assez de sève et de crédibilité pour obtenir l’adhésion de l’opinion. Mettre de l’ordre aussi au sein d’un parti qui, faute de tenir enfin son congrès (pour des raisons d’ordre financier), est ballotté entre les ambitions contradictoires de ses caciques, à la tête d’« écuries » tentaculaires.

Le fils de chasseur qu’est Denis Sassou Nguesso sait que les prédateurs les plus dangereux sont en général ceux que masque la forêt profonde. Sur ce plan comme sur celui de la nécessaire rupture avec la mauvaise gouvernance (les deux, d’ailleurs, se rejoignent puisqu’ils concernent les mêmes individus), le chef de l’État congolais serait fondé à méditer l’aphorisme de Mao Zedong : « Là où le balai ne passe pas, la poussière ne s’en va pas d’elle-même. »

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