Politique économique

[Tribune] Pourquoi l’Afrique a tout à craindre d’un Brexit dur

Par

European Centre for Development Policy Management

Arrivée de Theresa May à l'ID Mkhize High School de Gugulethu, au Cap (Afrique du Sud), le 28 août 2018. © AP/SIPA

En cas d'un Brexit dur, et sans période de transition, sans accord commercial UE - Royaume-Uni et sans plan de circonstance, les pays africains perdraient soudainement leur accès préférentiel au marché britannique, explique Emmanuel De Groof de l'European Centre for Development Policy Management.

Durant sa première tournée africaine, à la fin du mois d’août, le Premier ministre britannique, Theresa May, a affiché son ambition d’investir plus de 4 milliards de livres (4,4 milliards d’euros) en Afrique. Le Royaume-Uni a l’intention de devenir le premier investisseur des pays du G7 en Afrique avant 2022. Il compte déjà parmi les plus importants sur le continent (55 milliards de dollars d’investissements boursiers en 2016).

Le PIB du continent pourrait doubler entre 2015 et 2030

Après le Brexit, il sera désireux de se distinguer sur le plan international, notamment vis-à-vis d’un continent dont la population et les marchés ne cessent de croître. Theresa May a observé lors de son discours du 28 août au Cap que « le PIB du continent pourrait doubler entre 2015 et 2030. En 2050, un quart de la population mondiale et un quart des consommateurs du monde vivront en Afrique ».

Le marché britannique absorbe une part significative des exportations africaines

À l’heure actuelle, la plupart des pays africains bénéficient d’un accès préférentiel au marché européen, donc au marché britannique. Ce dernier absorbe une part significative des exportations de nombreux pays africains (tels l’Afrique du Sud, le Botswana, l’Égypte, la Gambie, la Guinée équatoriale, le Kenya, le Malawi, Madagascar, le Maroc, Maurice, le Mozambique ou encore les Seychelles) ou de certains secteurs (comme le thé, le sucre, les légumes frais, la banane, les diamants, la viticulture ou encore l’horticulture).

Pour toute l’Afrique, la valeur ajoutée de l’accès préférentiel au marché britannique est évaluée à 391 millions d’euros par an.

Certains commentateurs considèrent que le Brexit constitue une chance pour le continent si les pays négocient en bloc. Le nouvel accord continental de libre-échange, signé à Kigali le 21 mars, consolide cet élan, d’autant plus que l’Afrique du Sud a rejoint l’initiative.

Cet accord ne pourra être un atout pour les pays du continent tant qu’il n’aura pas été signé par […] le Nigeria

Reste que cet accord ne pourra être un atout pour les pays du continent tant qu’il n’aura pas été signé par un autre poids lourd, le Nigeria, et qu’au moins 22 pays le ratifient afin d’assurer sa mise en œuvre. L’exécution de cet accord dépendra par ailleurs de la coopération entre les communautés régionales économiques. Le pouvoir de négociation des pays africains face au Royaume-Uni ne sera réellement renforcé qu’au terme d’une évolution du continent vers une union douanière permettant l’adoption de tarifs extérieurs communs.

L’annonce récente d’un accord entre le Royaume-Uni et les cinq pays de l’Union douanière de l’Afrique australe, rejoints par le Mozambique, laisse croire que les pays africains, avec des intérêts économiques divergents, pourraient opter pour la voie régionale (plutôt que continentale) ou bilatérale s’ils la jugent plus efficace. Autrement dit, l’accord africain de libre-échange pourrait certes offrir la possibilité de redéfinir les liens commerciaux entre le continent et le Royaume-Uni, mais plutôt à moyen ou long terme. La question est donc de savoir ce qu’il peut arriver à court terme.

Il s’agit, en premier lieu, d’exiger plus de clarté des partenaires européens, car beaucoup dépendra de la politique commerciale suivie par le Royaume-Uni et des termes d’un éventuel accord avec l’UE.

La probabilité d’un cliff-edge Brexit s’accroît

Le risque d’un cliff-edge Brexit (c’est-à-dire un Brexit sans accord ou période de transition) grandit de jour en jour. Le régime commercial britannique serait alors autonome de l’UE à partir du 29 mars 2019. Sans période de transition, sans accord commercial UE - Royaume-Uni et sans plan de circonstance, les pays africains perdraient soudainement leur accès préférentiel au marché britannique. Les nouvelles entraves au commerce (notamment de transit) affecteraient tous les partenaires de l’Europe, dont les pays africains.

Maintien de l’accès libre de droits pour les PMA

Le Royaume-Uni a toutefois déjà indiqué qu’il maintiendra l’accès libre de droits de douane aux pays les moins avancés.

Il s’agit en tout cas d’activer des plans de circonstance dans les plus brefs délais. Un premier plan de circonstance consiste à reproduire les accords existants pour éviter l’interruption soudaine des échanges commerciaux avec l’Afrique – c’est le mode opératoire que Theresa May vient d’adopter en Afrique australe et qui requiert bien sûr l’accord des partenaires commerciaux africains. Un second plan de circonstance consiste à adopter un régime préférentiel unilatéral (et de demander rétrospectivement l’aval de l’OMC).

Une période de transition permettrait au Royaume-Uni de continuer de faire partie du marché intérieur et de l’Union douanière entre le 29 mars 2019 et le 31 décembre 2020, lui laissant le temps d’entamer sérieusement les négociations avec l’UE sur leur future relation commerciale.

Il n’est pas exclu que le Royaume-Uni doive renégocier plus de 700 accords commerciaux

Si, au terme d’un accord conclu durant la transition, le Royaume-Uni fait partie de l’Union douanière, il continuera de suivre la politique commerciale de l’UE. S’il fait partie du marché unique, il devra harmoniser sa réglementation avec celle de l’UE.

S’il ne fait partie ni de l’Union douanière ni du marché unique, la période de transition lui permettra de définir sa propre politique commerciale « en douceur », y compris vis-à-vis de l’Afrique. Il n’est pas exclu que le Royaume-Uni doive renégocier plus de 700 accords commerciaux et il voudra se concentrer sur ses partenaires les plus importants, sans doute au détriment de certains pays africains, nonobstant la récente offensive de charme de Theresa May.

Tout à gagner à une période de transition pour amorcer des négociations avec le Royaume-Uni

Les pays africains ont tout à gagner à une période de transition pour amorcer des négociations avec le Royaume-Uni, même si l’application de tout nouvel accord doit attendre 2021. Ils pourraient l’encourager à leur accorder des accès préférentiels supérieurs à ceux de l’UE en incluant par exemple les services.

En somme, sans l’articulation d’une politique visant à minimiser les perturbations des flux commerciaux entre le Royaume-Uni et les pays africains, l’effet du Brexit pour plusieurs pays africains, surtout les pays les moins avancés, pourrait être désastreux. Une période de transition serait de nature à réduire ce risque, et même à moyen ou à long terme, à inverser la tendance.

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