Société

[Tribune] Au colloque de la vaine palabre

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Écrivaine rwandaise, lauréate du Prix Renaudot 2012 pour Notre-Dame du Nil.

Scholastique Mukasonga, écrivaine rwandaise ayant obtenu le prix Renaudot 2012 pour "Notre-Dame du Nil" (Gallimard). © Vincent Fournier/JA

Invitée au Parlement européen dans le cadre d'un forum abordant entre autres le rôle des femmes africaines, l'écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga s'inquiète du manque d'actions concrètes prises à l'issue de ces rencontres et se positionne en faveur de l’UFA, l’Union des femmes africaines.

À la fin de juin, j’ai été invitée à un colloque. Encore un colloque ! Celui-ci semblait plutôt prestigieux, le sujet intéressant. Il s’agissait du Forum annuel de Crans Montana, organisé cette année à Bruxelles. Les sujets étaient divers, économiques et politiques : changement climatique, routes de la soie et routes maritimes, ère digitale…

Cela n’avait guère à voir avec mes compétences. Mais, un peu à l’écart de ces grandes questions géopolitiques, se tenait un colloque à l’intitulé ambitieux : « Le rôle des femmes africaines au sein des structures familiales et économiques. » Cela, bien sûr, m’intéressait, et le lieu du forum était réputé : le Parlement européen. Les participantes étaient au nombre de huit. Marocaines, Nigériane, Guinéennes. Toutes occupaient de hautes fonctions dans des gouvernements, des instances internationales, des ONG. J’étais classée comme « auteure ».

Je m’attendais à ce qu’après échanges et discussions entre ces hautes personnalités on émette quelques propositions. En vain

Les participantes avaient droit à cinq minutes d’intervention. Chacune fit son exposé dans les limites imparties, sous le strict arbitrage de la modératrice. Seule madame la ministre équato-guinéenne des Affaires sociales et de l’Égalité du genre fut autorisée à largement déborder sur le temps accordé. Je n’ai pas compris non plus pourquoi il lui fut attribué une médaille d’or.

Je m’attendais à ce qu’après échanges et discussions entre ces hautes personnalités ainsi réunies on émette quelques propositions pour, comme l’indiquait l’intitulé du forum, « aider à promouvoir les femmes africaines pour leur donner un vrai rôle au sein des structures sociales et économiques ». En vain. On passa aussitôt aux questions du public.

Au Rwanda, aujourd’hui, on tente d’enseigner aux hommes « la masculinité positive »

« Masculinité positive »

J’étais un peu surprise que le public ne soit composé que de femmes. Les hommes ne s’intéressent-ils donc pas aux conditions de vie de leurs semblables ? Au Rwanda, aujourd’hui, on tente d’enseigner aux hommes « la masculinité positive ».

Une formation, financée par le ministère du Genre, est dispensée par une ONG (Rwamrec) chargée de leur faire comprendre que les femmes sont leurs égales et que les travaux des champs, comme les tâches ménagères, doivent être équitablement répartis. Ces revendications des Rwandaises ne touchent pas seulement les milieux urbains et favorisés, où la plupart des femmes ont acquis leur indépendance économique.

Dans les collines, celles qui sont encore chargées des principaux travaux agricoles participent aussi au mouvement d’émancipation

Dans les collines, celles qui sont encore chargées des principaux travaux agricoles participent aussi au mouvement d’émancipation. Ce sont elles, selon les témoignages des agronomes, qui sont capables de bien gérer les prêts accordés par le gouvernement et qui prennent la tête des coopératives. Elles prennent aussi la parole : « C’est nous qui allons aux champs. Alors pourquoi les hommes peuvent-ils passer leurs après-midi à boire de la bière et à plaisanter entre eux ? Nous, quand nous rentrons à la maison, il nous faut encore faire la cuisine, le ménage et aller chercher de l’eau. »


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Il est vrai que les mères de famille ont été longtemps réticentes à envoyer certaines de leurs filles à l’école. Elles comptaient sur l’aînée pour tenir le rôle de seconde mère, pour l’aider dans le travail des champs et les tâches ménagères. La cadette pouvait être réservée comme soutien aux parents dans leurs vieux jours. Aussi, à l’entrée des villages, le regard est attiré par un grand panneau : il n’affiche ni le portrait du président ni un slogan politique, mais la photo d’une écolière reconnaissable à sa robe bleue d’uniforme, et on y lit : « Une petite fille qui va à l’école, c’est l’avenir qui s’ouvre à elle. » Un directeur d’école me racontait qu’il attribuait chaque mois un bidon d’huile (liquide précieux aussi bien pour la cuisine que pour les soins de beauté) à toutes les filles qui étaient assidues.


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Des actions concrètes attendues

Aujourd’hui, ce n’est plus la peine. Dans toutes les écoles primaires que j’ai visitées, les filles sont aussi nombreuses que les garçons. Des chanteuses populaires, s’accompagnant de l’inanga, la « cithare » traditionnelle, expriment avec virulence et humour les revendications des femmes des collines.

Au forum de Crans Montana, les réactions du public aux propos des participantes furent pour le moins mitigées. La plupart des intervenantes regrettaient que les belles paroles qu’elles avaient entendues et les bonnes intentions qui s’étaient exprimées ne débouchent en fin de compte sur aucune action concrète. On aurait pu qualifier le forum de vaine palabre.

Les forums ne débouchent que… sur un autre forum… qui sera le prétexte au forum suivant

Bien sûr, la palabre, à l’ombre d’un baobab ou sous tout autre arbre exotique, est devenue ce poncif qui, pour un Occidental, caricature une Afrique réputée indolente. La palabre n’était pourtant pas sans efficacité.

Elle recherchait obligatoirement un consensus grâce auquel la sagesse des anciens, qu’aiguillonnait l’ardeur des jeunes, débouchait le plus souvent sur une action concrète. Les forums, leur décorum d’hôtel de luxe, de monuments officiels et prestigieux, de personnalités incontournables ne débouchent que… sur un autre forum… qui sera le prétexte au forum suivant. Les sujets ne manquent pas. Chaque pays africain n’est-il pas présenté par des journalistes trop pressés et peu informés comme « étant parmi les plus pauvres du monde » ?

Vers une Union des femmes africaines ?

Je suis de nature optimiste, et on me qualifie souvent d’opiniâtre. Peut-être ces initiatives, qui partent de bonnes intentions, finiront-elles par porter leurs fruits.

En fait, comme l’a montré ce forum, ce ne sont pas les initiatives qui manquent, qu’elles soient individuelles ou qu’elles émanent des gouvernements ou des ONG, mais peut-on imaginer (rêver ?) que ces rencontres débouchent un jour sur une coordination, une fédération de tous ces projets. À quand l’UFA, l’Union des femmes africaines ?

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