Défense

Centrafrique : Moscou en embuscade

Vladimir Poutine entouré de ses généraux. © Mikhail Klimentyev/AP/SIPA

Désireuse d’étendre sa présence et son influence dans la région, la Russie s’est très vite rendue indispensable à Bangui. Et se moque bien de bousculer les intérêts français.

La Russie est-elle en train de marcher sur les plates-bandes de la France en Centrafrique ? « Il n’y a plus de pré carré depuis bien longtemps », élude-t-on à Paris. L’arrivée en fanfare d’instructeurs et de militaires russes sur les bords de l’Oubangui est pourtant vécue par nombre d’observateurs comme un coup porté à l’influence – il est vrai vacillante depuis la fin de l’opération Sangaris, en 2016 – de la France dans le pays. Ironie de l’histoire, Paris est en partie responsable de l’irruption de l’ex-Union soviétique dans ce pays tourmenté par la guerre depuis la chute de François Bozizé, en 2013.

Tout commence le 20 mars 2017, deux mois avant l’élection d’Emmanuel Macron. Le président Faustin-Archange Touadéra est reçu à l’Élysée par François Hollande. Il demande à son homologue un appui pour équiper les Forces armées centrafricaines (Faca), exsangues après cinq années d’instabilité. Formées par 190 instructeurs de la mission de l’Union européenne, elles tentent de se relever, mais le pays est sous embargo de l’ONU depuis quatre ans, et elles manquent cruellement de matériel.


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Paris accepte de défendre à New York l’idée d’une dérogation pour une livraison d’armes, et propose à la Centrafrique de lui vendre du made in France, dont ses fameux fusils Famas. Mais, à 1 500 euros pièce, ceux-ci sont trop chers. Le Quai d’Orsay, après avoir échoué à trouver une solution meilleur marché au sein de l’UE, imagine un autre scénario : demander à l’ONU de transférer à Bangui une cargaison d’armes saisies dans le golfe d’Aden en 2016. Près de 2 000 fusils de type kalachnikov, 100 lance-roquettes, 49 mitrailleuses et 20 mortiers, quasi neufs mais voués à la destruction… Un véritable arsenal, vraisemblablement envoyé par l’Iran aux rebelles houthis, au Yémen.

Le Comité des sanctions de l’ONU est saisi en août 2017. Tous les membres du Conseil de sécurité adhèrent au projet, à l’exception de la Russie. Paris conseille alors au chef de l’État centrafricain d’aller plaider sa cause auprès du Kremlin. Le 9 octobre 2017, un avion russe vient chercher le président Touadéra et l’emmène à Sotchi rencontrer le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Mais celui-ci se montre inflexible : les armes saisies devront être détruites, comme le prévoient les textes internationaux.

Mystérieuse société

L’intransigeance légaliste de Lavrov n’est pas fortuite. Il sait qu’il tient là l’occasion de renforcer la présence russe dans la région. Il offre donc de fournir cet équipement et de défendre ce nouveau projet à New York. Après les questions d’usage, une dérogation à l’embargo est accordée, et la livraison de 1 700 kalachnikovs est actée. Paris ne s’y oppose pas. Le blanc-seing, délivré le 15 décembre, est conditionné à la présence d’un nombre précis d’instructeurs russes : 170 civils et 5 militaires, pas un de plus.

Officiellement chargés de la formation des Faca, les militaires russes assurent aussi la sécurité de sites industriels et des concessions minières

Les Russes respectent d’abord à la lettre les modalités de la mission qui leur a été confiée – au point que certains militaires centrafricains les trouvent « trop rigides ». Très vite, cependant, les spetsnaz se font plus nombreux : ils seraient aujourd’hui entre 300 et 1 000, selon les estimations. Beaucoup sont arrivés du Soudan, où la Russie est très présente. Ils sont pour la plupart employés par deux sociétés privées russes, Wagner Group et Sewa Security. Connue pour ses activités en Ukraine et en Syrie et présente au Soudan, la première est assez mystérieuse. La seconde est une entreprise de droit centrafricain.


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Officiellement chargés de la formation des Faca, les militaires russes assurent aussi la sécurité de sites industriels et des concessions minières accordées à Lobaye Invest, une société russe de droit centrafricain implantée à 200 km à l’ouest de Bangui. L’assassinat de trois journalistes russes, le 30 juillet, alors qu’ils enquêtaient sur les activités de Wagner Group, ainsi que l’accord de défense signé le 21 août entre Moscou et Bangui ont exacerbé les craintes quant aux réelles motivations de Moscou.

Préoccupation des chancelleries

À Bangui, certains membres du gouvernement et de l’opposition, tout comme les chancelleries occidentales, se disent préoccupés par une infiltration massive des Russes à tous les niveaux : au sein du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR, où les soldats rwandais de l’Union africaine [UA] ont été relégués au second plan), et jusqu’au cabinet présidentiel, en passant par le Comptoir des minéraux et gemmes (Comigem).

Saad pour JA

Valerii Zakharov est aussi en contact avec Nourredine Adam (ex-Séléka) et Michel Djotodia

Faustin Archange Touadéra s’est en effet adjoint les services du colonel Valerii Zakharov, parfois comparé au lieutenant-colonel Mantion, agent français omnipotent détaché auprès du président Kolingba dans les années 1980. L’influence de Zakharov est sans doute exagérée, mais elle est suffisante pour qu’il s’autorise à distribuer des cartes de visite mentionnant un titre de conseiller en sécurité à la présidence.

Lié au FSB, les services de renseignement russes, il a baroudé en Ukraine et au Soudan. À Bangui, il est rattaché à l’ambassade de Russie, où il se rend presque chaque matin pour prendre un petit déjeuner avec le chargé d’affaires Viktor Tokmakov. Il rend compte à Yevgueni Khodotov, surnommé « le général ». Beaucoup plus discret, ce dernier serait le véritable patron de toute l’opération et le relais, en Centrafrique, de Yevgeny Prigozhin, un très proche de Vladimir Poutine qui dirigerait une myriade de sociétés, dont Wagner Group.

Interférences

florent vergnes/AFP

Paris s’inquiète également des virulentes campagnes antifrançaises menées dans les médias banguissois

Si le ministère français des Affaires étrangères assure ne rien avoir à redire à la présence d’un conseiller russe à la présidence, il s’agace en revanche de ses tentatives de médiation avec les groupes armés et dit craindre qu’elles ne parasitent l’initiative de l’UA pour la paix et la réconciliation.

Ces interférences russes, le Groupe d’experts des Nations unies en fait mention dans son rapport daté du 23 juillet. « Le gouvernement a engagé le dialogue avec les groupes armés par l’intermédiaire du conseiller du président pour les questions de sécurité nationale, un représentant de nationalité russe […] qui a rencontré à plusieurs reprises des chefs des groupes armés pour s’entretenir de questions liées, entre autres, au désarmement, à la démobilisation et à la réintégration, à la réconciliation nationale et au partage des revenus de l’exploitation des ressources naturelles entre les autorités locales et nationales. »


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Valerii Zakharov a par ailleurs invité plusieurs chefs rebelles à se rendre à Karthoum, le 25 août, pour des pourparlers. On le sait aussi en contact avec Nourredine Adam (ex-Séléka) et Michel Djotodia. L’ancien président et tombeur de François Bozizé a toutefois décliné l’invitation.

Paris s’inquiète également des virulentes campagnes antifrançaises menées dans les médias banguissois et via des télévisions privées camerounaises sur le thème du « néocolonialisme » de l’ex-puissance coloniale, laquelle serait mortifiée de constater que « le sous-sol centrafricain ne lui appartient plus ». Campagne dont on trouve l’écho dans certains médias russes comme Sputnik ou RT.

Qui est à l’origine de cette poussée de fièvre nationaliste ? Moscou sans doute. Mais, au Quai d’Orsay, on n’est pas loin de penser que le président Touadéra, s’il n’en est pas forcément à l’origine, laisse se dérouler une campagne qui sert ses intérêts.

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