Livres

Joséphine Bakhita, la sainte patronne du Soudan

© Andrew Heavens/REUTERS

Deux ouvrages reviennent sur l’incroyable destinée de Joséphine Bakhita, cette ancienne esclave béatifiée, puis canonisée il y a près de vingt ans.

Rares sont ceux qui peuvent prétendre connaître l’histoire de Joséphine Bakhita. « J’avais environ 9 ans lorsqu’un matin, après le petit déjeuner, je suis allée avec une de mes compagnes de 12 ou 13 ans faire une promenade dans nos champs, un peu éloignés de la maison », raconte-t-elle, en 1910, à une religieuse de la maison canossienne, congrégation catholique de la ville de Schio, en Italie. Ses propos seront retranscrits dans son Journal, dont la traduction est parue en novembre 2017 chez Salvator.

En réalité, le jour où son existence bascule, Joséphine Bakhita n’a que 7 ans. Alors qu’elle se trouve à l’orée de son village, situé à Olgossa, dans la province du Darfour, au Soudan, où elle est née en 1869, elle est abordée par deux hommes. Sans piper mot, la petite fille suit ces négriers musulmans, persuadée d’escorter deux chalands bienveillants.

Acte I : esclavage

Elle est loin de se douter qu’elle se dirige vers un enfer dont elle sortira meurtrie, au point d’en oublier son véritable nom et sa langue maternelle. Les deux hommes la rebaptisent Bakhita, « la chanceuse ».

La lecture de l’imposant roman que lui a consacré l’écrivaine française Véronique Olmi permet d’imaginer le premier acte d’un destin singulier, aussi effroyable que miraculeux. C’est dans la petite église Saint-Jean-Baptiste de Langeais, en Touraine, que l’écrivaine a découvert un portrait de Bakhita, accompagné de quelques dates. L’envie de raconter son histoire lui est venue instantanément. Dans le roman issu de cette « rencontre », les dates, les protagonistes et les lieux clés sont réels, à l’exception de quelques personnages secondaires. Les recherches de Véronique Olmi l’ont conduite sur les routes de la traite négrière musulmane.


>>> À LIRE – Le tabou de la traite négrière arabe


Khartoum, El Obeid, Souakin… À la fin du XIXe siècle, le Soudan est l’un des bastions de la traite orientale. Bakhita est vendue à plusieurs reprises. Sur le parcours qui la mène vers le marché aux esclaves d’El Obeid, elle se lie d’amitié avec Binah, qu’elle a à cœur de protéger. Les fillettes tentent de fuir, deviennent la propriété d’un riche marchand arabe.

Séparée de Binah, Bakhita est vendue à un général de l’armée turque, dont la mère et l’épouse sont d’une cruauté à faire frémir. Elle y subit le supplice du tatouage par incision, dont elle portera les stigmates toute sa vie. « Comment traverser l’inhumanité, oublier son propre nom, en restant quelqu’un de profondément humain et bon ? C’est cette interrogation qui m’a poussée à écrire ce roman », raconte Olmi.

Quand le général décide de rentrer en Turquie, il vend Bakhita à Calisto Legnani, consul italien de Khartoum. Ce n’est pas un maître comme les autres : bienveillant, il désarçonne celle qui avait l’habitude de ne recevoir que des coups.

En 1885, la révolution mahdiste pousse le fonctionnaire italien à quitter le pays. À son service depuis plus de deux ans, Bakhita le suit en Italie. Au port de Souakin, il retrouve l’une de ses connaissances, le commerçant Augusto Michieli accompagné de son épouse Maria Turina, à qui il offre Bakhita. L’esclave soudanaise rejoint alors Mirano, en Vénétie, où elle devient la nounou de la petite Alice, surnommée Mimmina. Les liens unissant Bakhita à l’enfant sont l’un des fils rouges du roman.

Acte II : la foi chrétienne

En moins d’un an, Bakhita et les Michieli multiplient les allers-retours entre la Vénétie, où l’esclave est confrontée au racisme, et Souakin. Lors d’un énième retour vers l’Italie, Bakhita devine qu’elle ne reverra plus jamais l’Afrique. « Je dis alors dans mon cœur un adieu définitif à l’Afrique », raconte-t-elle dans son journal.

À Zianigo, ville de la province de Venise, elle fait la connaissance d’Illuminato Checchini, l’administrateur des biens des Michieli. Agent d’un cardinal italien, il devient son protecteur spirituel, une figure paternelle qui la pousse à embrasser la foi chrétienne. Crucifix, Jésus-Christ, Vierge Marie…

« Je me souviens que, en voyant le soleil, la lune, les étoiles, les beautés de la nature, je me disais en moi-même : “Qui peut être le maître de toutes ces belles choses ?” » raconte Bakhita

Celle qui parle à peine le vénitien n’y comprend pas grand-chose, mais elle se sent « poussée par une force mystérieuse ». Alors que Maria Michieli se rend une nouvelle fois à Souakin, elle confie Bakhita et Mimmina, sous l’impulsion de Checchini, aux filles de la Charité canossiennes, qui dirigent un institut à Venise.

C’est là que commence l’éducation catholique de l’esclave, sous l’œil bienveillant de la religieuse chargée de l’instruction des catéchumènes, Maria Fabretti. Bakhita découvre Dieu, « El Paron », à qui elle vouera le reste de son existence. « Je me souviens que, en voyant le soleil, la lune, les étoiles, les beautés de la nature, je me disais en moi-même : “Qui peut être le maître de toutes ces belles choses ?” Et j’éprouvais un grand désir de le voir, de le connaître, de lui rendre hommage. »

Son apprentissage dure neuf mois, avant que Maria Michieli fasse son retour avec la ferme intention de ramener l’esclave à Souakin. « Je ne sors pas, je reste » : c’est la réponse que lui prête Véronique Olmi. Pour la première fois de sa vie, Bakhita ose suivre sa propre voie. « Je crois qu’en celui qu’elle nomme El Paron Bakhita a trouvé une confiance absolue », commente l’écrivaine, dont l’ouvrage sera bientôt traduit en arabe.

Acte III : liberté

À l’issue d’un procès retentissant au cours duquel Maria Michieli fait intervenir moult personnalités pour faire valoir ses droits sur l’esclave, un procureur prononce son affranchissement, en novembre 1889. En Italie, l’esclavage n’existe pas… À 20 ans, Bakhita est donc libre.

L’année suivante, le 9 janvier, celle que l’on surnomme la Madre moretta (« la Mère noire ») dans tout Venise, est baptisée, confirmée puis reçoit la communion. En 1895, à Vérone, elle endosse les habits de sœur canossienne et reçoit la médaille de l’ordre des filles de la Charité. Vient le temps, pour les autorités ecclésiastiques, d’éprouver la foi de cette religieuse noire désormais vénérée dans toute l’Italie. Elle doit quitter la congrégation de la Charité de Venise et sa protectrice, madre Fabretti.

« Bakhita a laissé un message de réconciliation et de pardon évangélique dans un monde si divisé et blessé par la haine et la violence », déclare le pape Jean-Paul II après sa mort

Elle se retrouve alors, en 1902, à Schio, où, au sein d’un collège, elle est tour à tour concierge, lingère, brodeuse et cuisinière, tout en s’occupant d’enfants. Bakhita intrigue autant qu’elle fascine. Pendant des années, elle fait preuve d’une dévotion, d’un courage et d’une opiniâtreté infaillibles, portée par une farouche volonté de vivre. La maladie finit par la rattraper. Elle meurt le 8 février 1947, à 78 ans.

La procession devant sa dépouille, transportée dans une chapelle ardente, dure deux jours. Enterrée au cimetière de Schio, elle est béatifiée le 17 mai 1992. « Bakhita a laissé un message de réconciliation et de pardon évangélique dans un monde si divisé et blessé par la haine et la violence », soutient le pape Jean-Paul II lors de la cérémonie.

Trois ans plus tard, il la déclare patronne du Soudan, avant d’instruire son procès en canonisation, le 1er octobre 2000. On prête à Bakhita deux miracles. En 1947, une sœur canossienne italienne et, en 1992, une Brésilienne guérissent respectivement d’une tuberculose au genou et d’un diabète après leurs prières à madre Giuseppina Bakhita.

Véronique Olmi gardera longtemps en elle la mémoire de la sainte : « Elle n’a pas soudainement rencontré la grâce et la béatitude. Elle vivait avec la culpabilité des survivants, elle était complexée parce qu’elle ne savait pas bien lire et écrire et elle a fait face au racisme toute sa vie. Pourtant, elle a consacré son existence aux autres en étant à la fois forte et fragile. C’est en cela qu’elle me bouleverse. »


Martyrs du Buganda

Si Joséphine Bakhita n’a jamais été une martyre, elle n’est pas la seule Africaine à avoir été canonisée par l’Église catholique. Le 18 octobre 1964, le pape Paul VI instruit le procès en canonisation de 22 martyrs ougandais, membres de la cour royale du roi Mwanga II, au XIXe siècle. Christianisés par Joseph Mukasa, chef des pages du royaume du Buganda, lui-même converti par des missionnaires de la société des Pères blancs, ils furent tués le 3 juin 1886 sur ordre du roi. En cause : leur refus de renoncer à la foi chrétienne. Parmi les plus glorifiés, les saints Charles Lwanga, Achille Kiwanuka et Adolphe Ludigo Mkasa.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte