Culture

Littérature – In Koli Jean Bofane : « Je taquine mes frères marocains »

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:37

Corentin Fohlen/Divergence pour JA

Remarqué lors de la sortie de « Mathématiques congolaises », il y a dix ans, l’écrivain congolais, Jean Bofane évoque aujourd’hui la condition des migrants en Afrique du Nord avec son nouveau livre : « La Belle de Casa ». Et reste obsédé par la situation politique en RD Congo.

En kimongo, la langue de ses ancêtres, In Koli signifie « blessure fraîche ». Écrivain à vif, Jean Bofane a choisi de faire apparaître ce nom en préambule de sa signature plutôt qu’à la fin, comme c’est l’usage en RD Congo. Les blessures, physiques ou identitaires, hantent son œuvre, de son premier roman, Mathématiques congolaises (2008), à La Belle de Casa, son nouveau livre.

Ce dernier s’ouvre sur la découverte du corps d’Ichrak, jeune marocaine égorgée dans une ruelle d’un quartier populaire de Casablanca. C’est le début d’un thriller économico-social, précipité de notre époque : celle d’une mondialisation sauvage qui attise les désirs et engendre la cruauté.

Avec ce troisième roman, Bofane, toujours truculent et drôle, s’éloigne pour la première fois de son Congo natal. Son héros reste toutefois un compatriote : Sese, migrant débrouillard parti rejoindre l’Europe mais échoué au royaume chérifien. Où il se trouve finalement fort bien.

Un peu comme son auteur : cela fait plusieurs années que Bofane, résidant en Belgique, n’est plus retourné au Congo. Son pays lui fait trop mal. Peut-être est-ce cette douleur qui l’amène à frayer avec les théories du complot et la paranoïa.

Jeune Afrique : La Belle de Casa est votre premier roman qui se passe hors du Congo. Pourquoi le Maroc ?

In Koli Jean Bofane : J’habite Bruxelles, où réside une importante communauté marocaine. On vit ensemble, on a grandi ensemble. Ce sont des gens dont je suis très proche. Ce sont aussi des Africains, même s’ils s’imaginent parfois venir d’ailleurs. Je voulais les interpeller. En Afrique de l’Ouest, on parle de « parenté à plaisanterie » entre certains peuples. C’est ce que j’ai fait : « Les frères, je vais un peu vous taquiner ! »

En ce XXIe siècle on forge son identité à la carte. On peut l’acquérir, presque la composer soi-même

Le Congo vous intéresse-t-il moins ?

Mon précédent roman, Congo Inc., m’a traumatisé. Ses personnages féminins souffrent beaucoup : ils sont dans des situations d’esclavage sexuel, subissent des viols. Shasha la Jactance, la petite prostituée, a continué de me faire pleurer longtemps après avoir fini d’écrire. Il n’y a que ces derniers mois que ça va mieux. Ce n’était que de la fiction, mais les personnages sont vivants pour nous… Je voulais en sortir, calmer le jeu, tout en restant en Afrique.

Les héros de vos livres sont toujours débrouillards et tirent parti d’une mondialisation sauvage

Au Congo, on connaît la mondialisation depuis Léopold II, au moins. C’était un espace de libre-échange. Nous connaissons ces dérégulations qui contraignent les peuples. Mais ce n’est plus seulement vrai en Afrique. La première fois que je suis venu en Europe, quand j’étais petit, tout fonctionnait bien.


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Ce n’est plus le cas aujourd’hui, on ne se préoccupe plus du citoyen. Nous affrontons tous maintenant des problématiques identiques. Même les Européens qui ont un boulot doivent être résilients et persévérants comme Célio, Isookanga ou Sese, les héros de mes trois romans. Ces personnages appartiennent davantage à leur époque qu’à leur continent.

Autre point commun : ils ne connaissent pas leurs racines et sont enquête d’une identité

Il n’y a pas longtemps, en France, il y avait un président obnubilé par l’identité nationale. Moi je crois, au contraire, qu’en ce XXIe siècle on forge son identité à la carte. On peut l’acquérir, presque la composer soi-même. C’est ce qui arrive à mes personnages : Ichrak n’a pas de père, mais elle essaie de se trouver une place à travers la littérature.

Sese, lui, entre dans un espace où le genre, la couleur de peau et la nationalité n’existent pas : le virtuel. Il devient son pseudo : Koffi le Grand Ngando, le Grand Crocodile ! Il n’empêche que j’ai une vraie identité. Quand je parle lingala, on reconnaît la région d’où je viens : l’Équateur. Je n’y ai jamais vécu, mais ma mère, oui. Elle parle de temps en temps le kimongo. Elle chante dans cette langue.

Et d’ailleurs, quand je chante, on entend systématiquement de la polyphonie mongo. Cette musique, que je ne connais pourtant pas, est en moi. C’est la même chose quand j’écris, le rythme est lingala.

Dans La Belle de Casa,vous citez énormément l’écrivain Kaoutar Harchi. Pourquoi?

Elle a publié À l’origine notre père obscur quand j’écrivais ce livre. J’ai eu l’impression que ce roman était fait pour mon personnage, Ichrak. C’était le baume parfait pour atténuer sa peine. Je ne voyais rien d’autre que la littérature. Moi-même je suis passé par là pendant la première guerre du Congo, en 1964. J’avais 10 ans, lire me permettait de ne pas être là. Je faisais un petit voyage astral…

Un migrant lors d’un match de foot entre Maliens et Ivoirienssur la colline Gourougou, à Nador, au Maroc, en 2014.

Daniel Etter/REDUX-REA

Votre livre parle aussi de migrations.

L’un des principaux personnages de ce livre, c’est Chergui, le vent du désert. Lorsqu’il traverse le détroit de Gibraltar, il devient Sirocco – le nom qu’on lui donne en Europe. C’est pareil avec beaucoup de choses : quand on boit du café, ou du chocolat chaud, on ne se pose pas la question de savoir d’où il vient.

Chergui était là pour montrer qu’il y a des mouvements inéluctables sur la terre. Ce n’est pas avec des décrets qu’on change les choses. Surtout quand il y a péril. Qui a envie de quitter son pays ? Personne. Il faut être malade pour quitter le Congo. C’est le plus beau pays du monde. Si on le fait, c’est qu’il y a des raisons.

Dans Mathématiques congolaises, vous décryptiez les intox et les manipulations de la vie politique congolaise. Comment vous étiez-vous documenté ?

Pour l’instant, il faut se débarrasser définitivement du président Joseph Kabila. Tout le monde s’y met. Sauf quelques clones

Je suis kinois ! J’ai eu une petite maison d’édition qui faisait de la satire politique. Je connais ce monde de l’intérieur. Ses acteurs, ce sont des « vieux » à nous. On les connaît, on les côtoie.

Et puis je suis issu d’un peuple de guerriers : j’ai plein de cousins et de beaux-frères dans l’armée, dans les services de renseignement. De plus, j’ai été publicitaire. Je sais très bien comment cette manipulation fonctionne. Mais j’aime la vérité. Aujourd’hui, je déconstruis ces discours.

La politique congolaise a-t-elle changé ?

Non. On espère la changer, mais c’est une culture. Il y a des élections qui vont s’organiser. On connaît les candidats. Il y en a 26. Déjà, ça craint. Parmi eux, il y en a 4 ou 5 qui sont bien placés. Quelle culture politique ont-ils ? Toujours celle des Mathématiques congolaises ! Mais, pour l’instant, il faut se débarrasser définitivement du président Joseph Kabila. Tout le monde s’y met. Sauf quelques clones, comme le « dauphin » qu’il a désigné.


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Cette désignation annonce quand même son départ. N’est-ce pas une avancée ?

S’il quitte le pouvoir, Kabila est mal barré ! Je pense que le dauphin qu’il a envoyé est un faux nez. Le vrai doit être l’un de ses opposants. Il n’y a qu’en Jean-Pierre Bemba que je peux croire. Ils se sont fait la guerre. Les hommes de Bemba se sont fait tuer comme des chiens au bord du fleuve. C’est le seul qui a un peu de crédit auprès de la population.

Qu’attendez-vous de l’élection?

Kabila doit se casser ! Au Congo, on fait ce qu’on veut avec tout le monde. Même des observateurs de l’ONU, on les prend, on les butte et on filme ! Au Kasaï, on tue des petites filles sur vidéo ! C’est trop. Ça suffit. On est en enfer. Dans Congo Inc., je disais déjà : « Ce n’est plus un pays, c’est la première organisation mondiale des matières premières. » Mais là, on a vraiment dépassé la ligne rouge.

Le Congo est colonisé par le Rwanda. Kabila n’est qu’un pion

Est-ce que vous continuez à vous y rendre ?

Plus depuis trois ou quatre ans. Les visas sont donnés par les services de renseignement tenus par les Rwandais. Quand vous atterrissez à Kinshasa, c’est un Rwandais qui prend votre passeport et l’emporte derrière pour vérifier. Le Congo est colonisé par le Rwanda. Kabila n’est qu’un pion.

C’est pour ça que les prétendues guerres de l’Est ne finissent jamais. Il y a des massacres à Béni tout le temps, à 100 m des soldats de l’armée congolaise et à 500 m de ceux de l’ONU. Quand on dit que le Congo est la capitale du viol, je rigole ! Ce n’est pas à Kinshasa ni à Lubumbashi que cela se passe. Le rôle du Rwanda est clair.

Vous craignez pour votre sécurité ?

Vu ce que je dis… Mais je n’ai pas envie de me casser la tête, de penser qu’on m’a empoisonné chaque fois que j’ai mal au ventre ! J’ai été invité au Rwanda quand j’ai gagné le prix des Cinq Continents. Je n’ai pas répondu. Ils ne m’ont même pas relancé.


Bientôt en série télé ?

Les droits de Mathématiques congolaises, le premier roman d’In Koli Jean Bofane, ont été acquis par les producteurs belges Michaël Goldberg et Boris Van Gils, qui ont précédemment travaillé sur le film Noces, de Stephan Streker, ou encore Viva Riva !, du Congolais Djo Tonda wa Munga. Après avoir un temps envisagé d’en faire un long-métrage, ils travaillent sur un projet de série télévisée. Et discutent notamment avec Canal+.


La photo de Keziah Jones, le featuring avec Baloji

En cherchant une illustration pour la couverture de La Belle de Casa, Actes Sud est tombé sur cette photo, prise il y a plusieurs années, montrant un extravagant jeune Noir. Ce que la maison d’édition ignorait alors, c’est qu’elle représentait le chanteur d’origine nigériane Keziah Jones, méconnaissable. Contacté, celui-ci a finalement donné son accord.

Nom de l’ouvrage, nom de l’auteur Editeur

« Vous en Europe, là ! Congolais d’outre-mer ! » Le dernier album du chanteur d’origine congolaise Baloji, 137 avenue Kaniama, est ponctué de phrases énigmatiques, prononcées d’une voix ultragrave. Il s’agit en fait de celle d’In Koli Jean Bofane.