Politique

Sommet de la Francophonie en Tunisie : Ferid Memmich, le français au poing

à Paris, en août 2018. © Damien Grenon pour JA

Après Erevan, en Arménie, en octobre prochain, ce sera au tour de Tunis d’accueillir, en 2020, le sommet de la Francophonie, laquelle fêtera alors son cinquantenaire. Au cœur des préparatifs de l’événement : Ferid Memmich.

Mèche rebelle blanche, verbe haut et clair, tempérament jovial, comme prêt à dégainer, toujours, un bon mot ou une réflexion bien sentie… Ferid Memmich semble s’être échappé d’une affiche d’Aristide Bruant. Au théâtre, le Tunisois a pourtant préféré le cinéma. Il a adoré se produire, dit-il, devant les caméras de son ami Nidhal Chatta pour Mustapha Z, en 2017, et No Man’s Land, en 2000. Son dernier rôle ? Mettre en scène et en musique le 18e sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui fêtera son cinquantenaire à Tunis en 2020. À force d’acharnement, Ferid Memmich a obtenu l’appui des présidents français Hollande et Macron pour que l’événement se tienne dans la capitale.

La Francophonie : un combat pour ce fils d’instituteur, issu du collège Sadiki, en centre-ville, établissement phare du mouvement réformiste tunisien. Arabophone accompli, fin lettré, il entreprend en 1969 de traduire le philosophe mystique Al-Ghazali, sous l’autorité de l’Algérien Mohamed Arkoun, alors maître-assistant à la Sorbonne. Dans le bouillonnant Paris post-68, Memmich pose les jalons de son ­brillant parcours : en parallèle à Sciences-Po, il décroche une licence de philosophie, puis soutient une thèse en épistémologie, effectue un passage par le Centre de formation des journalistes et enseigne la philosophie. De retour à Tunis, il est pris de court par l’arabisation de l’enseignement de cette matière à l’université.

Défenseur de la démocratie

La décision, politique et brutale, vise alors à contrer les canaux d’expression de la gauche. Qu’à cela ne tienne : le jeune homme se reconvertit dans le privé et travaille comme représentant de différents groupes industriels français. L’épicurien pince-sans-rire continue de fréquenter les esprits libres et le monde des idées. L’ancien militant de l’Union générale des étudiants tunisiens (Uget) se laisse happer par la politique pour défendre le principe démocratique. Membre du Parti socialiste destourien (PSD), il rejoint la frange progressiste du mouvement. Ses compagnons d’alors ? Les futurs ministres Hassib Ben Ammar, Habib Boularès, Ahmed Mestiri, Dali Jazi, les hommes d’affaires Mohamed Ben Ahmed, Abdelhay Chouikha, Faouzi Ben Hamida… et le futur président Béji Caïd Essebsi (BCE).

Nous voulions être des créateurs et des producteurs de nouveaux concepts, pour enrichir le débat politique et intellectuel

À l’intérieur du système, le groupe incarne une opposition audacieuse et prend position dans les colonnes des journaux Erraï et Démocratie. Un temps fort de la politique tunisienne moderne et « une expérience militante et humaine unique », raconte l’intéressé : « Notre militantisme trouvait sa finalité en lui-même. Nous ne voulions pas être de simples consommateurs passifs d’idées et de programmes, mais des créateurs et des producteurs de nouveaux concepts, pour enrichir le débat politique et intellectuel. »

En 1988, à la demande de son ami Fouad Mebazaa, ministre des Sports, Memmich organise la première consultation nationale sur la jeunesse. Sous la pression politique, l’initiative tourne court. Entre deux cigares – sa routine –, l’amateur de football, lecteur de Sartre et de Camus, observe l’évolution du monde et de la Tunisie, sûr que les bouleversements des équilibres internationaux auront un impact sur son pays. En retrait mais pas à la retraite. À la chute de Ben Ali, en 2011, Fouad Mebazaa devient président de la République par intérim. Il rappelle le camarade d’antan. Memmich n’hésite pas.

« Butin de guerre »

Le voilà sur le chemin de Carthage, nouveau conseiller politique du nouveau président de la nouvelle Tunisie. Le paysage politique se recompose. Une société civile émerge. Memmich fait le lien. Retrouve goût à l’action politique. Et rejoint, dès sa création par BCE, le parti Nidaa Tounes. Il en sera l’un des plus fervents ­promoteurs. Il vibre lors des victoires aux législatives et à la présidentielle de 2014 et participe à l’organisation du congrès de Sousse en 2016. Une proximité qui lui permet aujourd’hui de faire avancer les causes qui lui tiennent à cœur. Il est nommé représentant personnel de BCE auprès de l’OIF.

Si, soixante-deux ans après l’indépendance, nous en sommes encore à considérer la langue comme un outil de domination, tant pis pour nous

« Léopold Sédar Senghor pour le Sénégal, Habib Bourguiba pour la Tunisie et Hamani Diori pour le Niger sont les géniteurs de la Francophonie. Ils l’ont conceptualisée bien avant que l’idée ne germe dans l’esprit des Français », explique Memmich, comme pour discréditer ceux qui considèrent l’élite intellectuelle – souvent francophone et francophile – comme « vendue » à l’ancienne puissance coloniale.

« Si, soixante-deux ans après l’indépendance, nous en sommes encore à considérer que la langue, qui constitue une liberté, puisse se transformer en outil de domination, tant pis pour nous », fustige Memmich, qui a fait sienne la phrase de l’écrivain algérien Kateb Yacine : « La langue française est un butin de guerre. »

La Francophonie est aujourd’hui plus politique et plus sensible à l’exercice du pouvoir

Outil d’ouverture

« Dès la fin du XIXe siècle, nous avons imposé dans notre enseignement, notamment au collège Sadiki, l’usage de cette langue comme outil d’ouverture sur une autre culture et la philosophie des Lumières », rappelle encore Memmich. Il aime aussi convoquer les mots de Bourguiba lors d’un discours sur la Francophonie en 1974 : « C’est bien cette langue [le français] qui m’a servi d’arme pour lutter contre le colonialisme et le bouter hors du territoire tunisien. Elle servira encore la Tunisie pour sortir de son sous-développement et rattraper son retard sur les pays modernes. »

Memmich en est lui aussi convaincu : de bloc linguistique, l’aire francophone peut devenir un espace économique – une occasion pour Tunis dans sa quête d’ouverture vers l’Afrique – et une communauté de valeurs. La Tunisie peut en être le moteur, affirme le conseiller, car « le pays présente des garanties ; c’est un laboratoire à ciel ouvert pour l’apprentissage de l’exercice démocratique et pour forger des consciences de la civilité et un vivre-ensemble contre l’individualisme ».

Avec son comité de pilotage, l’ambassadeur sans titre travaille au choix de la thématique du sommet. Un œil sur 2020, l’autre sur 2019, année de la prochaine présidentielle en Tunisie. Car Ferid Memmich en est conscient : « La Francophonie est aujourd’hui plus politique et plus sensible à l’exercice du pouvoir. »


Bourguiba, sa référence

Ferid Memmich reste profondément attaché à la figure du fondateur de la Tunisie moderne. Il puise dans ses discours les plus belles citations sur la Francophonie. L’une de ses préférées ?

« Et c’est par la langue française que nous avons pu forger une nouvelle représentation de notre volonté nationale, que nous avons pu la communiquer, la propager, la faire entendre, la faire comprendre. » Bourguiba l’avait prononcée à l’université de Montréal, en mai 1968.

Fermer

Je me connecte