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Cet article est issu du dossier «Sommet Chine-Afrique, les 3 et 4 septembre à Pékin»

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Politique économique

Dette : le casse-tête chinois

Le président chinois Xi Jinping ici en octobre 2016 © Anupam Nath/AP/SIPA

En l’espace de vingt ans à peine, le continent africain a contracté plus de 100 milliards d’euros d’emprunts auprès de l’empire du Milieu. Si les réussites en matière d’infrastructures sont nombreuses, et les projets légion, les critiques adressées à la Chine s’accentuent à mesure que la pression sur les finances publiques augmente.

Le barrage de Soubré, en Côte d’Ivoire, l’autoroute est-ouest, en Algérie, la nouvelle ville de Kilamba, en Angola, le siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba, le parc industriel de Diamniadio, au Sénégal, le stade de Kintélé, au Congo, l’aéroport d’Abuja, au Nigeria, le port multifonctions de Doraleh, à Djibouti…

Du nord au sud et de l’est à l’ouest, les réalisations chinoises sont partout. Dix-huit ans après le premier Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), la promesse d’un « développement avec des objectifs communs » est plus que jamais à l’œuvre. De Jiang Zemin à Xi Jinping, en passant par Hu Jintao, la Chine, en brisant le rapport de dépendance univoque avec le « Nord » et en apportant sur le terrain les moyens financiers de ses ambitions, a ouvert des perspectives et offert de nouveaux leviers au continent.

La Chine pourrait détenir à elle seule près de 20 % des dettes publiques africaines

Mais à l’aube de la septième grand-messe des relations sino-africaines des 3 et 4 septembre prochain à Pékin, une ombre plane sur le sommet : la dette. Selon les dernières évaluations de l’institut américain The China Africa Research Initiative (Cari), le montant « connu » des emprunts contractés par le continent auprès de leur « grand frère » asiatique depuis 2000 a atteint 132 milliards de dollars (113 milliards d’euros) au minimum en juin. La Chine pourrait ainsi détenir à elle seule près de 20 % des dettes publiques africaines.

« Néocolonialisme » ?

Des chiffres dont les médias occidentaux font leurs choux gras, particulièrement les anglophones, prompts à dénoncer les risques de défaut et de « perte de souveraineté » qui caractériseraient les relations Chine-Afrique. Ces critiques font écho à d’autres venues d’Asie, de nombreux pays s’inquiétant des relations de dépendance induites par le surendettement accumulé auprès de leur puissant voisin.

En visite diplomatique à Pékin à la mi-août, le tout frais Premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad, a même dénoncé les risques de « néocolonialisme » et décidé de suspendre des contrats d’un total de 22 milliards de dollars portant sur la construction de chemins de fer et de pipelines. Coïncidence troublante, le nouveau président sierra-léonais, Julius Maada Bio, a décidé de stopper le projet de nouvel aéroport à Freetown, évalué à 318 millions de dollars et financé par la République populaire de Chine (RPC).

D’autres pays africains ont eux aussi de bonnes raisons de regarder à la dépense. En 2018, plus de la moitié ont un ratio dette sur PIB supérieur à 50 %, alors qu’ils étaient moins d’un tiers dans ce cas en 2012. La crise des matières premières est passée par là. Or en comparant les nations deux à deux, c’est incontestablement la Chine qui arrive en tête des pays créditeurs.

En octobre 2017, le Cameroun a annoncé que 70 % de sa dette bilatérale (à ne pas confondre avec la dette extérieure totale) était détenue par la Chine. Au Kenya, ce chiffre atteint 72 %. Au Congo, c’est 66 % de la dette publique qui sont entre les mains de Pékin. À Djibouti, c’est plus de 80 %… Quant à l’Angola, il a contracté à lui seul pour près de 25 milliards de dollars de prêts chinois en moins de vingt ans et serait près de décrocher un nouvel emprunt de plus de 4 milliards de dollars, le tout remboursé directement en or noir.


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Les institutions de Bretton Woods, elles-mêmes grandes contributrices à la dette extérieure africaine, sonnent l’alarme depuis plusieurs mois. Fin 2017 déjà, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, avertissait que « certains pays africains [étaient] sérieusement en danger », que ce soit en matière de « ratio dette sur PIB », de « service de la dette par rapport au budget de l’État » ou de « dette par rapport aux revenus des exportations ».

Le FMI juge que cinq pays d’Afrique subsaharienne sont surendettés et que neuf autres pourraient bientôt les rejoindre. L’institution implantée à Washington n’hésite d’ailleurs pas « à faire pression », selon les termes mêmes d’une source chinoise s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, pour « imposer à la Chine d’augmenter le taux de concessionnalité de ses prêts ».

C’est le cas par exemple avec le Congo, auquel le FMI a fait comprendre qu’il ne lui viendrait en aide pour faire face à ses créanciers qu’à la condition d’une renégociation des prêts octroyés par la Chine.

Opacité inquiétante

Le manque de transparence constitue l’une des critiques récurrentes adressées à l’empire du Milieu. Lorsqu’on demande à des officiels chinois le montant des prêts accordés à tel ou tel pays, la question demeure sans réponse : « C’est aux pays concernés de donner les chiffres, pas à nous. » Une attitude qui attire la suspicion sur ses pratiques et laisse libre cours aux accusations de corruption.

À sa décharge, selon Yunnan Chen, chercheuse au Cari, la Chine n’a pas seulement l’esprit cachottier, elle est aussi sujette aux dysfonctionnements internes : « Il y a un très fort niveau de décentralisation dans le système financier chinois, avec pléthore d’acteurs, chacun détenant ses propres prérogatives. Entre le ministère du Commerce (Mofcom), Exim Bank of China, China Development Bank ou le ministère des Affaires étrangères, la diffusion des informations est tout sauf fluide, et le manque de coordination, flagrant. La Banque centrale de Chine elle-même ne connaît pas les montants exacts des prêts accordés par Exim Bank. » Une analyse guère rassurante.

L’Afrique va devoir créer plus d’emplois dans les années à venir, nous sommes conscients des risques que présentent les investissement chinois mais avons-nous d’autres choix pour notre développement ? » questionne W. Gyude Moore

Reste que les avertissements en provenance des pays occidentaux omettent l’essentiel : sans investissements, point d’émergence. La croissance de la population, l’accès à l’électricité, à l’eau potable, la lutte contre la pauvreté, le développement des axes routiers, l’industrialisation, tous les défis auxquels fait face l’Afrique lui commandent de préparer l’avenir.

« Il existe une présomption selon laquelle la Chine est prédatrice ou mal intentionnée à l’égard de l’Afrique. Qu’elle cherche à nous rendre dépendants en nous faisant crouler sous la dette, fustige W. Gyude Moore, ancien ministre des Travaux publics du Liberia qui travaille actuellement pour le think tank américain Center for Global Development. Cette présentation est doublement erronée. À la fois parce qu’elle sous-entend que les pays africains auraient de multiples options pour emprunter, mais aussi qu’ils seraient des enfants naïfs et inconscients.»

Minoru Iwasaki/AP/SIPA

« La réalité est que l’Afrique, compte tenu de sa démographie, va devoir créer plus d’emplois dans les années à venir que tout autre continent dans l’Histoire. Nous sommes conscients des risques mais avons-nous d’autres choix pour notre développement ? »

Les Nouvelles Routes de la soie

En effet, selon le Cari, 40 % des prêts accordés par la Chine ont servi à payer la construction d’infrastructures destinées à la production électrique ou à la transmission, et 30 % ont été affectés à des infrastructures de transport. Une tendance qui pourrait encore s’accentuer avec « le projet du siècle » – selon les propres mots de Xi Jinping –, les Nouvelles Routes de la soie, dont le dessein n’est rien de moins que de relier Pékin, par route, rail et voie maritime, à l’ensemble afro-eurasiatique.

Le Sénégal a d’ailleurs profité, en juillet, de la dernière tournée africaine du président chinois pour devenir le neuvième pays africain à rallier cette initiative après le Maroc, l’Égypte, Djibouti, l’Éthiopie, la Tunisie, le Kenya, Madagascar et l’Afrique du Sud. Dakar, dont le ratio dette sur PIB se situe à 47 %, a contracté pour près de 2,2 milliards de dollars d’emprunts auprès de la Chine depuis le rétablissement des liens diplomatiques entre les deux pays, en 2005.


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« La quasi-totalité concerne des prêts concessionnels destinés aux infrastructures et services de transport et aux infrastructures et services énergétiques, nous a affirmé le directeur du Budget sénégalais, Mamadou Moustapha Ba. Que ce soit pour les autoroutes Aéroport international Blaise-Diagne - Mbour - Thiès et Thiès - Touba, ou le pont de Foundiougne (ouest du Sénégal). À chaque fois, notre volonté est d’identifier les projets pour lesquels la Chine possède de véritables avantages comparatifs en matière de coûts et de techniques. »

« Ce qui compte, c’est la soutenabilité, souligne Yunnan Chen. Des pays comme le Kenya ou l’Éthiopie, qui ont des niveaux de croissance élevés et qui tentent de s’industrialiser, ne sont pas dans la même situation que certains pays d’Afrique centrale dont l’économie dépend davantage de facteurs extérieurs. »

« La seule question qui vaille est celle de la pertinence des investissements et de savoir s’ils sont bien intégrés dans une stratégie de long terme » analyse Thierry Pairault, directeur de recherche au CNRS

Un avis partagé de l’autre côté de l’Atlantique par le spécialiste des relations sino-­africaines Thierry Pairault, directeur de recherche au CNRS : « La seule question qui vaille est celle de la pertinence des investissements et de savoir s’ils sont bien intégrés dans une stratégie de long terme. S’ils le sont, il y aura d’une façon ou d’une autre un retour qui générera du revenu direct ou indirect. Dans ce cas-là, il faut simplement avoir de la patience. Dans le cas contraire en revanche, cela pourrait évidemment provoquer des conflits entre les deux parties… »

Cette perspective semble d’ailleurs de plus en plus prise en considération par Pékin. Comme nous l’a exprimé en août, à Paris, dans un langage des plus diplomatiques, Zhai Jun, ambassadeur de Chine à Paris et ancien vice-ministre des Affaires étrangères chargé des affaires africaines entre 2009 et 2013, « la Chine choisit soigneusement ses projets de coopération en évitant aux différents États d’aggraver leur risque d’endettement et de peser sur leurs finances publiques ».

Pour Thierry Pairault, « la perception du risque est assez récente de leur côté mais elle revient désormais en permanence. Si l’on est attentif, on se rend compte que les contreparties d’Exim Bank, qui est à l’origine d’environ deux tiers des prêts consentis, se rapprochent de plus en plus de celles des banques occidentales ».

Ralentissement des investissements ? 

Une source officielle chinoise ne dit pas autre chose : « Nous sommes à un moment d’optimisation. Nous prenons en compte la faisabilité et la solvabilité des projets et voulons prendre le temps d’évaluer ceux qui sont en cours. Est-ce qu’ils fonctionnent comme nous le souhaitons ? La réponse conditionnera la suite. » En d’autres termes, c’est de la rentabilité des fameux projets ferroviaires Addis-Abeba - Djibouti ou Mombasa – Nairobi que dépendra leur prolongement, que ce soit vers Mekele ou vers l’Ouganda et le Rwanda.

À y regarder de plus près, en excluant l’Angola – dont les réserves de pétrole semblent justifier tous les risques côté chinois –, on note une diminution assez nette des prêts consentis depuis 2013. D’après nos calculs effectués à partir des données du Cari : – 20 % en 2014, – 13 % en 2015 et – 12 % en 2016. « Nous sommes entrés dans une période de resserrement général des crédits », constate même Thierry Pairault.

« Le bon vieux temps des prêts tous azimuts de la Chine en Afrique est terminé » avertit W. Gyude Moore

Et pas seulement à cause des risques de défaut. « La Chine a ses propres problèmes, observe W. Gyude Moore. En interne, la population chinoise a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi son pays investit de l’argent un peu partout dans le monde alors qu’il y existe encore des dizaines de millions de pauvres. D’autant que la Chine doit aussi faire face à une bataille commerciale avec les États-Unis et à un ralentissement de son économie. »

Dès lors, que peuvent attendre les pays africains de ce 7e Focac ? « Le discours politique et l’affichage ne changeront pas, et il est probable que la Chine fasse encore un certain nombre de promesses pour ne pas montrer qu’elle est influencée par les aléas extérieurs ou intérieurs. Mais ne vous y trompez pas, avertit W. Gyude Moore, le bon vieux temps des prêts tous azimuts en Afrique est terminé. »

En 2000, à l’issue du 1er Focac, la « Déclaration de Pékin » critiquait « le lourd fardeau de la dette qui a entravé les efforts de développement des pays africains et appauvri leurs économies », pointant ostensiblement du doigt la responsabilité des pays développés. Vingt ans plus tard, personne n’a intérêt à ce que l’histoire se répète.


Freetown ouvre la chasse aux éléphants blancs

Le Mamamah International Airport, dont la construction devait démarrer cette année à Freetown, ne verra sans doute jamais le jour. Élu le 31 mars, le nouveau président sierra-léonais, Julius Maada Bio, a mis à exécution l’une de ses promesses de campagne : suspendre ce projet considéré comme un « éléphant blanc ». Le financement du nouvel aéroport, d’un montant de 318 millions de dollars (274 millions d’euros), avait pourtant été accordé par Exim Bank of China en février.

Le projet, prévu depuis 2011, devait être réalisé par les firmes Henan Guoji Industries et China Railway Group, et comprenait une ville attenante et une zone économique spéciale. La Banque mondiale et le FMI avaient à plusieurs reprises exprimé leur opposition à cet aéroport qui représentait selon eux une charge trop importante pour le budget national.

 

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