Diplomatie

Libye – Jean-Yves Ollivier : « La paix doit se faire avec les acteurs sur le terrain »

Jean Yves Ollivier, août 2017, Afrique du Sud © Vincent Fournier/JA

France, Italie, Maroc, Algérie… Si les médiateurs étatiques se sont multipliés, favorisant des options concurrentes, lui entend remettre le destin du pays entre les mains des principaux intéressés.

Négociant en matières premières et négociateur pour la paix, il a décidé de mettre son talent d’homme d’affaires au service de la médiation politique. Sans mandat officiel, à l’ombre de la diplomatie parallèle, cet ancien proche de Jacques Chirac et de Nelson Mandela, ami d’une dizaine de chefs d’État africains, a eu à connaître depuis les années 1980 nombre de dossiers sensibles : apartheid, guerres civiles en Angola et au Soudan du Sud, libération d’otages français au Liban.

Avec une certaine réussite. Âgé de 74 ans, il s’engage aujourd’hui dans la médiation entre les nombreux protagonistes de la crise libyenne, à travers sa Fondation Brazzaville. Cette dernière a organisé une première rencontre interlibyenne en mai à Dakar, dite Dakar 1. Une seconde session, dite Dakar 2, est prévue à la fin d’octobre, toujours dans la capitale sénégalaise. Pour JA, il évoque les écueils du dossier libyen. Et, malgré tout, ses motifs d’espoir.

Jeune Afrique : Quel est votre rôle précis dans le dossier libyen ?

Jean-Yves Ollivier : La Fondation Brazzaville est une association que je préside constituée de diverses personnalités qui travaillent dans le sens de la paix. J’en suis le fondateur et je suis assisté par les membres de mon conseil. Nous ne sommes pas là pour faire la paix, mais pour faciliter la paix, créer les conditions d’une paix durable et sérieuse.

Vous êtes aussi un homme d’affaires. Vous intéressez-vous au marché libyen ?

J’ai apporté ma contribution à la fin de l’apartheid, mais je n’ai plus jamais fait d’affaires en Afrique du Sud du jour où Mandela a été libéré. Ma motivation est simple : j’aime ce que je fais et, si je peux créer les conditions pour que la paix s’installe, je me sens l’obligation de le faire.

Et je le fais avec une grande satisfaction. Cela me suffit parfaitement. Cependant, si des possibilités se présentent demain en Libye, pourquoi devrais-je y renoncer ?

La première étape de votre initiative a eu lieu à Dakar, en mai, avec l’organisation d’une réunion entre les différentes parties. Quel en était l’objectif ?

D’abord, l’agenda a été défini par ceux qui étaient autour de la table. Notre but est d’essayer d’obtenir une réconciliation entre les Libyens sur des principes fondamentaux, auxquels tous ceux qui participent à Dakar 1 ont déjà adhéré, à savoir : un seul État, un gouvernement civil, une armée qui répond au gouvernement civil, un appareil judiciaire indépendant, des élections. Pour cela, il faut un dialogue ouvert et sans animosité entre les Libyens. On met de côté le passé pour regarder l’avenir.

Quand vous organisez une rencontre en Turquie entre Abdelhakim Belhadj et Bechir Saleh, les deux extrémités du spectre idéologique libyen, qu’espérez-vous ?

C’est dans ce genre de rencontre qu’on définit les points de convergence et qu’on laisse de côté les divergences. Cette rencontre a été très critiquée par les partisans de chacun, mais elle a permis de se mettre d’accord sur les principes qui ont servi de base à Dakar 1. Je leur ai alors demandé de m’aider à faire une réunion interlibyenne en Afrique. Belhadj et Saleh ont été les deux premiers moteurs de Dakar.

On ne peut pas ignorer ceux qu’on appelle les kadhafistes dans l’équation libyenne

Le maréchal Haftar est-il un élément incontournable pour la paix ?

Le maréchal fait partie de ceux avec qui il faudra compter pour faire la paix, c’est évident. Mais notre fondation ne peut pas valoriser la représentativité d’un Libyen par rapport à d’autres, ce n’est pas à nous d’en juger. Le maréchal est libyen, représente une partie de l’opinion libyenne, il a le droit, et nous l’y invitons, de participer à Dakar 2. Mais ni plus ni moins que Belhadj, Seif el-Islam Kadhafi, ou d’autres.

Vous avez qualifié Seif el-Islam Kadhafi de « symbole de la réconciliation ». Cela sonne comme un soutien à l’inclusion des kadhafistes dans le jeu libyen.

Je ne suis pas kadhafiste, je considère simplement qu’on ne peut pas ignorer ceux qu’on appelle les kadhafistes dans l’équation libyenne. Tous ont le droit de faire entendre leur voix, même ceux qui ont été kadhafistes. Il ne faut pas les réduire au silence comme à Skhirat. Que Seif el-Islam retrouve sa pleine capacité d’action, ce que je souhaite, est bien un symbole de la réconciliation.

Que pèse le kadhafisme dans le paysage politique libyen ?

Il est incarné par les exilés, d’abord, ceux qui ont fui le pays par peur de la répression. On estime qu’ils sont plusieurs centaines de milliers. Mais aussi par les exilés intérieurs, ceux qui sont allés chercher refuge dans les tribus qui leur étaient favorables. Il est aussi représenté par les nostalgiques, dans un pays qui connaît des pénuries d’eau et d’électricité, où l’insécurité règne.

Le péché originel de l’Afrique a été que sa voix au Conseil de sécurité, en l’occurrence l’Afrique du Sud, a autorisé des troupes étrangères à envahir un pays africain

Du côté de ceux qui ont lutté depuis toujours contre Kadhafi, tous reconnaissent qu’il a, malgré tout, laissé un héritage qui comptera pour l’avenir.

Quels sont vos espoirs pour cette seconde session ?

Dakar 1 était la démonstration que les Libyens de tous bords pouvaient s’asseoir autour de la même table. Il y avait de grands absents, c’est vrai. Mais Haftar avait quand même envoyé deux délégués, qui sont repartis parce qu’ils ne voulaient pas s’asseoir avec certaines personnalités. Aujourd’hui, j’ai des signes qui me rendent optimiste quant à sa participation à Dakar 2.

Dakar 1 a été un succès, un pas vers Dakar 2, qui sera lui-même une étape. Dakar 2 ne prétendra pas régler définitivement le problème libyen. Mais nous avançons.

Comment juger les crimes commis pendant la guerre et régler la question du prix du sang réclamé par les différents acteurs ?

À mon sens, la méthodologie la plus responsable consisterait en un moratoire, comme en Espagne et au Chili : on reporte à dans vingt ans le jugement des crimes des uns et des autres. Cela a le mérite de calmer les esprits.

Dans la tradition libyenne, la notion de moratoire est acceptée par les tribus, alors pourquoi ne pas l’utiliser ? Je juge ce système intéressant. Mais une Instance Vérité et Réconciliation, comme en Afrique du Sud, ne marcherait pas en Libye.

Quelle différence entre votre initiative et la française ?

Tout ce qui fait progresser sur le chemin de la paix va dans le bon sens. Le président Macron le fait au niveau des institutions. Mais, pour moi, la paix doit se faire avec les Libyens sur le terrain. Pas seulement avec des organismes créés par des accords internationaux.


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Pourquoi le gouvernement d’entente nationale a-t-il autant de mal à exister ?

Ceux qui ont aidé Fayez el-Sarraj à devenir chef du gouvernement ont-ils tenu compte de tous les pans du paysage politique libyen ? Ces Libyens à qui on n’a même pas donné la possibilité d’exprimer leur opinion, pourquoi devraient-ils soutenir quelqu’un pour lequel ils n’ont pas été consultés ?

On ne doit jamais oublier que la Libye ce sont des tribus et des villes. Ignorer ces facteurs et vouloir imposer une gouvernance qui ne serait pas issue de ces données de base, ce serait précipiter l’échec.

Comment vous situez-vous par rapport à la médiation de l’UA que dirige le Congolais Denis Sassou-Nguesso ?

Denis Sassou-Nguesso a été le président du groupe de l’UA qui est allé négocier avec Kadhafi en 2011. Mais c’était trop tard. Le péché originel de l’Afrique a été que sa voix au Conseil de sécurité, en l’occurrence l’Afrique du Sud, a autorisé des troupes étrangères à envahir un pays africain. Notre démarche a été de rattraper cette erreur gravissime, reconnue comme telle.

L’UA se sent responsable et veut contribuer à la paix en Libye, dans la ligne de la Fondation. Mon travail va aider et accompagner l’UA en amont de la conférence de paix qu’elle entend organiser.

La multiplication des acteurs sur le terrain complique votre travail…

Le problème libyen est fait d’intérêts particuliers de certains États. Ces derniers ne cherchent pas forcément à placer leurs hommes liges au pouvoir, mais plutôt à empêcher certains d’y accéder. Deux tendances s’opposent, les uns souhaitant l’instauration d’une dictature militaire de type égyptien, les autres envisageant au contraire un gouvernement civil dominé par les Frères musulmans.

Il y a aussi le problème migratoire et celui du terrorisme qui inquiètent tous les pays de la région. L’Italie et la France, de leur côté, défendent leurs intérêts économiques potentiels : le chantier de la reconstruction de la Libye sera probablement le plus important du monde, sans compter l’enjeu énergétique. On a donc une multitude d’intérêts, et, dans cette affaire, on a oublié les 6 millions de Libyens dont la voix n’est pas entendue.

Il y a deux échéances pour la Libye : le référendum constitutionnel (le 17 septembre) et une élection présidentielle le 10 décembre. Ces dates sont-elles réalistes ?

Ce que j’entends de tout bord sur le sujet, c’est que ce n’est pas réaliste. Mais ce n’est pas à moi de le dire. Mon problème, c’est d’entreprendre les démarches pour réunir une seconde fois les Libyens. Ma démarche ne s’inscrit contre personne. Au contraire, elle facilitera et accompagnera la paix.

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