Politique

Enquête : le mystérieux « Dr Aziz », du Maroc au Gabon

Mustapha Aziz, dans son bureau. © DR / Capture d'écran Youtube

Le PDG de la Satram, Mustapha Aziz est au cœur d’un imbroglio judiciaire mêlant héritage, abus de faiblesse et conflits familiaux. Mais qui est vraiment ce septuagénaire dont l’ombre continue de planer sur nombre de palais présidentiels du continent ? Portrait exclusif.

Début août, Port-Gentil. Les employés de la société Satram, en redressement judiciaire, ne décolèrent pas. Depuis plusieurs mois, ils multiplient grèves et sit-in devant le siège de leur employeur, qui accumule les retards (jusqu’à douze mois) de paiement des salaires. En août 2017 déjà, ils avaient réclamé quinze mois d’arriérés à leur entreprise, spécialiste en logistique pétrolière et active au Gabon depuis plus de trente ans. Mais savent-ils que leur sort est suspendu à des décisions de justice au Gabon, au Maroc et en France ?

Derrière les déboires des employés gabonais se cache une guerre de succession entre la famille de Lahcen Jakhoukh, cofondateur du groupe marocain Satrammarine, et un certain Mustapha Aziz, qu’elle accuse de l’avoir dépossédée de son héritage, estimé à plusieurs centaines de millions d’euros.

Docteur « très procédurier »

Depuis le décès du patriarche, le 9 juin 2015, à Paris, le conflit de succession a été porté devant les tribunaux. La famille conteste plusieurs documents – testament et reconnaissance de dette – signés de la main du défunt et qui instituent Mustapha Aziz comme son légataire universel. Lui proteste de sa bonne foi.

Né en 1942 à Taroudant, au Maroc, Mustapha Aziz a servi d’intermédiaire un peu partout sur le continent, du Zaïre de Mobutu au Maroc de Mohammed VI. « Quand vous citez son nom à la DGSE [services de renseignement français], tous les voyants sont au rouge. » L’expression, livrée avec un sourire par un proche de ladite agence, est sans doute exagérée. Mais elle en dit long sur le personnage.

Mustapha Aziz assure à l’auteur de ces lignes qu’il ­n’hésitera pas à le poursuivre, « ainsi que tout support qui colporterait des informations diffamatoires »

De sa jeunesse il ne reste trace. L’homme tient à se faire appeler « docteur », bien que personne n’en comprenne la raison. A-t-il fait des études de médecine ? A-t-il passé un doctorat ? « Même ceux qui l’ont côtoyé durant plusieurs années ne connaissent que les bribes de sa vie dont ils ont été témoins », confie un ancien partenaire d’affaires.

JA a voulu en savoir plus. Après plusieurs rendez-vous reportés par ses soins, nous lui avons adressé une liste de questions. Dans son unique courrier, qu’il nous a fait parvenir le 5 juin via son ­avocat parisien, Me William Goldnadel, il les a jugées «­ destinées […] à [le] discréditer publiquement », sans y répondre. Dans le même message, il assure à l’auteur de ces lignes qu’il ­n’hésitera pas à le poursuivre, « ainsi que tout support qui colporterait des informations diffamatoires ».

Cette enquête n’aura pas été simple. De la famille déshéritée au vieil homme secret, nos interlocuteurs ont fait alterner menace et séduction. Certains nous ont proposé une enveloppe, présentée comme un « cadeau de Noël ». Si nous ne l’avons évidemment ni acceptée ni même ouverte, le doute n’est pas permis quant à son contenu.

D’autres ont joué les intermédiaires, venus du Canada pour se balader du côté de nos bureaux à Paris et nous mettre en garde contre le caractère « très procédurier » d’un des protagonistes. Les derniers nous diront simplement, au déjeuner, entre la poire et le fromage, de « faire attention » à nous. Ambiance.

« Affaire Julia » et DGSE

Mustapha Aziz apparaît sur les radars du Quai d’Orsay en 2004. Les journalistes français Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont été enlevés en Irak en août. Aziz se signale. « Il avait obtenu la preuve de vie des otages », raconte un ancien des services. « C’est Philippe Brett [intermédiaire proche de la DGSE] qui l’avait obtenue, et Aziz s’en est servi », précise un ancien collaborateur.

Le « docteur » monte une tentative de libération et fait entrer en scène le président ivoirien, Laurent Gbagbo. Il mobilise ses connexions dans les milieux chiraquiens, notamment le sénateur Didier Julia, sous la surveillance de l’Élysée et du ministère des Affaires étrangères. La tentative échoue.

Depuis, les autorités françaises semblent peu à l’aise à l’évocation de cette « affaire Julia ». Au point de réécrire l’histoire ? « Chirac n’avait pas été informé. Aussitôt qu’on a su, on a pensé que c’était un coup tordu », raconte un ancien de l’Élysée. « Il y avait beaucoup d’intermédiaires dans les affaires africaines, en particulier en ce qui concernait la Côte d’Ivoire. Aziz était l’un d’eux. Pas le plus important », confie, quant à elle, Nathalie Delapalme, conseillère Afrique du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Michel Barnier.

La DGSE garde un œil sur lui. À l’époque, Mustapha Aziz est très officiellement conseiller ivoirien à l’Unesco. À Paris, il dispose d’un passeport et de l’immunité diplomatiques, organise dîners mondains et réceptions dans son appartement de 550 m2 rue de Varenne, l’un des deux logements acquis avec son épouse, psychothérapeute, via une société créée en 2004.

Deux Mercedes S500 sont garées devant, avec chauffeur et plaques diplomatiques. Il affirme y recevoir fréquemment Claude Guéant, secrétaire général de l’Élysée à partir de 2007.

Rôle en Côte d’Ivoire

Dans la galaxie Gbagbo, Mustapha Aziz est proche de Moïse Koré, conseiller spirituel du couple présidentiel. Les deux hommes se rendent en Bulgarie, aux frais d’Aziz, ce que Koré dément, même s’il admet connaître le personnage. Attiré par l’immense marché d’armes qu’est devenu l’Europe de l’Est, Aziz cherche, via la société bulgare Metallica, à faciliter des achats d’armes pour la Côte d’Ivoire, qui veut s’équiper face à la rébellion.

Il fait jouer ses contacts dans le milieu bancaire de Zurich, en Suisse, où il gère également, avec Moïse Koré, la société Napex, spécialisée dans l’import de cacao et de café.

« Aziz, c’est comme un coucou. Il vit dans le nid des autres » selon  l’une de ses anciennes relations d’affaires

Le ministre ivoirien de la Défense de l’époque, Kadet Bertin, ne nie pas connaître le Marocain. Il n’en dira pas plus. Il est vrai que les intermédiaires en armement sont alors nombreux à Abidjan. En 2011, Laurent Gbagbo tombe. Mustapha Aziz quitte la Côte d’Ivoire. Son passeport diplomatique n’est pas renouvelé à l’Unesco. Il doit rebondir. Une de ses spécialités.

« Aziz, c’est comme un coucou. Il vit dans le nid des autres », confie l’une de ses anciennes relations d’affaires. Au milieu des années 2000, Aziz réussit à se placer auprès du ministre irakien de la Défense. Il joue les intercesseurs pour un grand groupe européen qui souhaite vendre aux Irakiens de petits avions de transport.

Docteur ubiquité

Le contrat n’aboutit pas : Aziz passe à autre chose. « Il se sert des gens pour en rencontrer d’autres, plus importants, et il les laisse tomber au fur et à mesure. Ça se passe très vite, comme s’il courait sur des plaques sur l’eau. Tant qu’il court, il flotte », explique un industriel l’ayant bien observé.

Où la carrière du « docteur » a-t-elle commencé ? En Arabie saoudite, au début des années 1980, affirme l’intéressé. « Il mettait en avant ses connexions à Riyad et disait qu’il avait été membre du cabinet royal », raconte un contact. Certains disent l’avoir ensuite croisé à Gbadolite, au palais de Mobutu, avec Honoré Ngbanda, le chef des services de renseignement de l’ex-maréchal.

En France, il aurait participé à un projet de voiture amphibie en 1994. D’autres le signalent en Angola, aux côtés du patron des services secrets, le général Fernando Garcia Miala, au début des années 1990. Des industriels ont travaillé avec lui en Guinée équatoriale, quand le pays se préparait à accueillir la Coupe d’Afrique des nations (CAN), en 2012.

L’obsession d’Aziz : s’établir durablement dans son pays natal, le Maroc, où sa relation avec les services de sécurité est délicate

« Il avait réuni des patrons de différents secteurs pour une rencontre avec le président Obiang. Nous sommes allés à Malabo, où une délégation présidentielle nous attendait sur le tarmac », se souvient un participant à qui Aziz « facilitait » les accès à la famille Obiang. « Je ne sais pas comment il gagnait de l’argent, confie un ami. Je n’ai jamais vraiment vu un de ses projets ­aboutir ! » ajoute un ancien partenaire.

Toujours en 2012, Mustapha Aziz se fait remarquer à Libreville, qu’il fréquente depuis des années. Il affirme avoir été conseiller d’Omar Bongo Ondimba. Surtout, il est devenu proche de Grégoire Kouna, cousin du nouveau chef de l’État, Ali Bongo Ondimba.

 

C’est par l’intermédiaire de Kouna, patron de la garde présidentielle, et du conseiller à la présidence, Hervé Ndong Nguema, qu’il est introduit auprès du Chinois Ji Feng et du Suisse Samuel Blanchot, respectivement directeur financier et chef de la cellule de management des risques chez Addax Petroleum, alors en conflit avec l’État gabonais au sujet du champ pétrolifère d’Obangué.

Aziz met en avant ses liens avec Maixent Accrombessi, directeur de cabinet du président. Ji Feng se laisse séduire par le personnage et l’embauche comme médiateur. Le contrat prévoit une rémunération de 1 million d’euros. Aziz invite les dirigeants d’Addax à Rabat, Agadir et Marrakech. Aucun accord n’est trouvé, mais Aziz touche ses honoraires. Addax finit par payer un redressement de 400 millions de dollars.

Retour au royaume

À la même époque, on l’aperçoit au Sénégal. Mais son obsession est ailleurs : s’établir durablement dans son pays natal, le Maroc, où sa relation avec les services de sécurité est délicate.

« Il voulait absolument entrer dans les bonnes grâces du Maroc. L’idée, c’était de se servir d’un chef d’État pour y parvenir », confie une source. Son fils fait construire un palais dans sa ville natale de Taroudant, où la famille finance même la mosquée locale. Chez Aziz, on croise la fille d’un Premier ministre marocain, un patron de la Banque du commerce extérieure, un ex-ministre français…

Il aurait également rencontré Yassine Mansouri, patron de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), Ilyas El Omari, gouverneur de Tanger, et fréquenté Salaheddine Mezouar, président du Rassemblement national des indépendants (RNI), lequel n’a pas souhaité s’exprimer.


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En avril 2012, il tente d’orchestrer un rapprochement entre le RNI et le Congrès national africain (ANC, Afrique du Sud), via une certaine Ntombi Msiza, qui se dit la fille non reconnue de Jacob Zuma. Une rencontre a lieu, mais cela n’ira pas plus loin. Aziz défend la position du Maroc sur le Sahara occidental et crée, pour asseoir sa crédibilité, un Centre international d’affaires stratégiques, lancé au Sofitel de Rabat en juillet 2010. « Je ne sais pas ce qui s’y fait réellement », confie l’un des membres.

Lahcen Jakhouk

Aziz tente de se rapprocher du Palais. En mars 2015, il est de la délégation accompagnant la princesse Lalla Meryem à l’Institut du monde arabe, à Paris, pour l’inauguration de l’exposition « Le Maroc contemporain ». C’est pendant cette période marocaine qu’Aziz fait la connaissance de Lahcen Jakhoukh, via leurs fils respectifs, qui s’étaient rencontrés à la fin de 2009 dans un vol entre la France et le Maroc.

Aziz devient le conseiller et l’homme de confiance du patriarche. « Pour papa, Aziz était Dieu », confie aujourd’hui le fils Jakhoukh. Début 2011, il amène Lahcen et son fils à Yamoussoukro rencontrer Laurent Gbagbo. Les Jakhoukh espèrent obtenir des contrats de dragage dans le port d’Abidjan. Rien n’est signé, mais Aziz prouve la profondeur de son carnet d’adresses.

Aziz suscite chez Lahcen Jakhoukh des rêves de grandeur, lui parle du Nigeria, du Sénégal – dont il obtient un passeport diplomatique, au sujet duquel les autorités n’ont pas souhaité s’exprimer –, ou du Mali. Au tribunal de commerce de Bamako, le « docteur » enregistre une société, Albab Mining, dont il est le gérant, qui officie dans les mines de phosphate, de manganèse et d’or.

Quatre licences lui sont octroyées. Toutes ont expiré et aucune trace ne subsiste d’une quelconque ­activité minière. En revanche, le compte de la société à la Banque ­internationale du Mali (BIM) a bien été alimenté : 50 millions de F CFA le 11 avril 2013 et 18,6 millions de F CFA le 2 juillet 2013. Deux virements depuis le même compte enregistré à l’Union ­gabonaise des banques (UGB), à Libreville. Et les deux ordres sont signés de la main de Lahcen Jakhoukh.

À Port-Gentil, début juin, une banderole s’étalait devant les locaux de Satram : « Aziz manipulateur »

Pour le fils du patriarche, qui espère obtenir l’annulation du statut de légataire universel de Mustapha Aziz, ces virements n’étaient qu’un début. « Il avait commencé à transférer la fortune de mon père. Il est passé à la vitesse supérieure au moment de sa maladie », accuse-t-il. « Ce qu’Aziz aime, c’est le pouvoir. L’héritage Jakhoukh, ça va lui permettre d’aller plus haut, d’être plus respectable », analyse l’un de ses anciens associés.

L’intéressé nie avoir abusé de la confiance de Jakhoukh. « Ce qui nous lie, c’est une amitié dans les affaires mais aussi une sorte de fraternité », affirme-t-il. Il se pose en défenseur de sa mémoire face à une famille qu’il fustige, n’a de cesse de rappeler la condamnation du fils, Tarik, à trois ans de prison en 2015 pour abus de biens sociaux, abus de confiance, faux et usage de faux, après une plainte… de Lahcen, son propre père. « C’est Aziz qui tirait déjà les ficelles lors de cette plainte », se défend Tarik, libéré fin 2017.

Accusation contre accusation. Intoxication contre intoxication. À charge désormais pour les tribunaux de trancher. À Port-Gentil, début juin, une banderole s’étalait devant les locaux de Satram : « Aziz manipulateur ». Comme les salariés en grève, nombreux sont ceux qui ont désormais les yeux rivés sur les tribunaux de Paris, Libreville ou Rabat, attendant le dénouement de cette histoire rocambolesque.

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