Société

[Édito] « Voler l’État, c’est voler personne »

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Retrait d'argent à un guichet de banque en Afrique de l'Ouest (illustration). © Olivier pour JA

Relecture d’été (parisien) : une livraison presque vingtenaire de l’excellente revue Politique africaine consacrée à « La corruption au quotidien »*. Et là, surprise : ce voyage anthropologique au pays des dessus et dessous de table, de l’argent du taxi, du prix de la cola, du gombo glissant, de la bière fraîche et de tout ce qui peut mouiller le riz, n’a pas pris une ride, tout comme hélas demeurent d’actualité mes premières observations de journaliste débutant sur ce très vaste chapitre, il y a quatre décennies.

Les admonestations des bailleurs de fonds, les classements de Transparency International, les index Mo Ibrahim, les sommets de l’Union africaine ou les alternances au pouvoir se succèdent, rien n’y fait. Dans la quasi-totalité des pays africains, pas un jour sans qu’une « affaire » fasse son apparition à la une des médias – et encore, il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg. Et partout, les mêmes procédures de détournement, les mêmes petits arrangements, les mêmes combines, le même clientélisme, la même impunité, la même démission des élites… Et la même impuissance des trop rares fonctionnaires honnêtes.

De la simple « gratification » (délicat euphémisme pour « racket ») à la commission obligatoire, en passant par la rétribution d’un service public en principe gratuit, le mal est toujours aussi systémique. La corruption, c’est comme l’herpès : on la soigne, on en atténue les effets, on ne s’en débarrasse jamais. Toujours, elle récidive. Pourquoi cette résilience digne du sparadrap du capitaine Haddock ? Les raisons en sont multiples.

La survie, tout d’abord : quand le salaire est maigre ou payé avec retard, la petite corruption est perçue comme la simple récupération d’un dû. Ou le prolongement naturel du statut de fonctionnaire en détresse.

La précarité de l’emploi, ensuite : il faut tirer profit au plus vite du poste auquel on a été nommé, car il est révocable à tout moment en fonction de critères imprévisibles. À condition, bien sûr, que ce poste soit « productif » et permette de « voir clair ». Pour un ministre, c’est celui dont le budget est important. Pour le douanier, le policier, l’agent du Trésor ou le greffier du tribunal, c’est celui où l’on est en contact direct avec l’usager.

Ce dernier joue d’autant plus volontiers le jeu qu’il en a intégré les règles : citoyen lambda, anonyme et sans relations au sein de l’administration, il est ignoré, méprisé, humilié. D’où la nécessité absolue, si l’on veut obtenir ce que l’on recherche, de compenser ce déficit par une accélération payante du service.

La corruption, c’est comme l’herpès : on la soigne, on en atténue les effets, on ne s’en débarrasse jamais

Autre élément d’explication : ce qu’il faut bien appeler le casse-tête culturel. Pour l’avoir identifié, il y a vingt-sept ans, dans son célèbre Et si l’Afrique refusait le développement ?, Axelle Kabou a été lynchée par la communauté des afrocentristes militants. À tort : les obligations exorbitantes de sociabilité auxquelles est soumis le moindre détenteur d’une fonction au sein de l’État – cotisations pour les veillées et les mariages, quémandes perpétuelles de la part des membres de la communauté élargie, cadeaux multiples, etc. – contraignent celui qui veut tenir son rang, ne pas avoir honte et éviter de passer pour un égoïste arrogant coupable de vouloir « manger » seul, à avoir accès à une source inépuisable d’argent liquide.

La diminution de la corruption en Afrique passerait-elle dès lors par une rupture culturelle entre la vie sociale et la vie professionnelle ? C’est au prix d’une telle évolution, au forceps, des mentalités (et avec l’appui d’un arsenal répressif impitoyable) que le Rwanda de Paul Kagame figure parmi les cinquante pays les moins corrompus au monde. Mais c’est encore une exception, tant la morale du groupe tend toujours à privilégier les notions de redistribution et de services rendus sur le respect des institutions et des procédures.

Le plus inquiétant dans cette histoire, c’est le renversement des valeurs qu’implique la banalisation de la corruption. Non seulement cette dernière fournit une explication commode à tout et à n’importe quoi (perte d’une élection, d’un marché, d’un procès, échec à un examen, etc.), mais il est rare que le corrompu et le corrupteur se sentent coupables, au point que le chef qui inflige une sanction à un subordonné indélicat s’expose à l’incompréhension générale, mais aussi aux interventions, pressions, voire menaces émanant du réseau familial et ethnique de sa « victime ».

L’argumentaire, toujours le même, est désespérant de bon sens : pourquoi punir un voleur d’œufs quand les voleurs de bœufs se vautrent dans l’impunité ? Pourquoi serait-ce mal de voler l’État puisque voler l’État, ce n’est voler personne et que l’exemple vient de (très) haut ?

Si on refuse, on perd sur tous les tableaux

Illustration de cet implacable filet dans lequel se débattent bien des petits fonctionnaires, cette réponse que m’a servie un reporter d’une télévision d’État d’Afrique centrale à qui je demandais s’il était exact que la quasi-totalité des reportages du journal du soir sur les activités des ministres et autres personnalités étaient rétribués : « C’est vrai. Mais on n’a pas besoin de demander, c’est automatique et ce n’est pas nous qui fixons le montant de l’enveloppe. Bien sûr, je peux toujours décliner. Mais la personne va se vexer et me boycotter. Si encore elle se disait : “Voilà un journaliste intègre !” Mais non, elle va se méfier de moi et penser que je bouffe déjà chez son adversaire. Donc, si on refuse, on perd sur tous les tableaux. »

Cercle vicieux sur lequel toutes les croisades anti­corruption se cassent les dents depuis un demi-siècle et que seule l’appropriation par les citoyens des notions de bien et de service publics pourrait rompre. Reste que, pour servir l’État, encore faut-il que ceux qui le dirigent soient respectés, respectables et ne siègent pas eux-mêmes au banquet de la corruption dont les « makayas » ne reçoivent que des miettes. Ça, c’est une tout autre affaire.

* Publiée par les éditions Karthala depuis 1981, Politique africaine en est à son 148e numéro. Dernier paru : « La Côte d’Ivoire sous Alassane Ouattara » (2018).

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