Politique

[Tribune] La digue et la démocratie

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Des citoyens attendent de voter lors du second tour de la présidentielle à Monrovia, au Libéria, mardi 26 décembre 2017. © Abbas Dulleh/AP/SIPA

Élire un bon « maître de la digue », capable de nous protéger contre les ravages du changement climatique, est aujourd'hui crucial et un pilier de la démocratie.

L’autre jour, me promenant par beau temps sur une des digues qui morcellent joliment le paysage de la Hollande, je suis tombé sur trois hommes qui s’affairaient au ras du sol avec quantité d’instruments de haute technologie. Renseignements pris, il s’agissait d’un dijkgraaf et de ses acolytes qui mesuraient les paramètres de l’ouvrage d’art, en particulier son humidité. Si la digue est trop sèche, elle menace de s’effriter puis de s’effondrer, entraînant une inondation potentiellement catastrophique.

Vous me demandez ce qu’est un dijkgraaf. Eh bien, c’est le « maître de la digue ». Cette fonction trouve son origine au Moyen Âge, et voici un détail fascinant que peu de gens connaissent : la démocratie moderne est née à cette époque, autour du dijkgraaf.

Comment ça ? me dites-vous. Ce n’est pas la bande à Rousseau et Montesquieu qui a inventé la démocratie ? Certes, ce sont eux (sans oublier les Anglais) qui en ont établi les fondements théoriques ; mais les Hollandais la pratiquaient depuis longtemps. Depuis le Moyen Âge !


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Élire le maître de la digue

En effet, dans ce pays qui se trouve en partie au-dessous du niveau de la mer, il était vital que les digues fussent bien entretenues. Si elles rompaient, tout le monde mourait. On a donc pris très tôt la décision d’élire le maître de la digue (c’est l’invention de la démocratie) et, surtout, on le choisissait sérieux et compétent. On mettait de côté les considérations de rang social, les inimitiés et les rancœurs, on se méfiait des beaux parleurs, etc. Il y a là – c’est fondamental – une double obligation : celui qui vote s’astreint à voter pour le plus compétent, fût-il son pire ennemi. Et celui qui est élu s’oblige à faire son travail correctement, même là où la digue protège des gens qui ne lui sont rien.

Avec le changement climatique, nous sommes tous devenus des Hollandais

C’est ce double mouvement qui fonde véritablement la démocratie. C’est le critère essentiel pour la distinguer de ses contrefaçons. Lorsque les Américains voulurent l’offrir aux Irakiens – après avoir au préalable détruit leur pays –, ils organisèrent des élections. Les sunnites votèrent sunnite, les chiites chiite, etc., sans se préoccuper de la compétence des candidats. En somme, ce fut un recensement ethnique. Ce n’est pas ça, la démocratie.


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En France, le débat qui vit le candidat Macron écraser Marine Le Pen fit du second tour une sorte d’élection du maître de la digue. Les Français avaient vu qui était le plus compétent même s’ils ne comprenaient pas son positionnement idéologique.

Balourd Trump a été élu démocratiquement, nous dit-on. En fait, il a perdu le vote populaire

Aujourd’hui, cette question est devenue cruciale. Pendant des siècles, la démocratie a pu être pervertie sans grand dommage car la Nature, bonne fille, ne menaçait pas l’existence des électeurs. On pouvait se permettre de porter au pouvoir un incapable. Mais avec le changement climatique, nous sommes tous devenus des Hollandais.

La bonne question

Balourd Trump a été élu démocratiquement, nous dit-on. En fait, il a perdu le vote populaire, et c’est seulement parce que le système américain, avec ses « grands électeurs », est bizarre qu’il s’est retrouvé à la Maison-Blanche. Mais surtout, si on applique le principe du « maître de la digue », Trump n’a aucune légitimité. Loin d’entretenir cette digue symbolique qui pourrait nous protéger contre les ravages du changement climatique, il s’acharne à y faire des trous : il s’est retiré de l’accord de Paris, il autorise la prospection pétrolière partout (même dans les parcs naturels et les zones sacrées des Indiens), il annule les lois antipollution…

La légitimité, quand la digue menace de s’effondrer, n’est donnée que par la compétence et l’acharnement au travail. Regardons dans chacun de nos pays, à chaque niveau de gouvernement, celui qui commande et posons-nous la question : aurait-il fait un bon « maître de la digue » ?

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